Et pour la prochaine saison ? Qu'allons-nous jouer ?
Peut-être ça :

BOIRONT-ILS ?

SCÈNE UN

Sept personnes. Deux hommes. Cinq femmes. Dans une pièce. Assises ou non. Une table avec sept verres. Une bouteille dans un seau à champagne.

A -Ils ont l'oeil partout. Ça commence à me géner qu'ils vérifient en permanence l'état de mes sous-vêtements ou qu'ils sachent quels médicaments je peux prendre !

B -Ils savent même si j'ai oublié ou non de prendre ma pillule.

A -Et moi, si j'ai pris du viagra la veille ...

Silence.

C -On n'est plus chez soi. On se sent chez eux ... chez “les autres”.

D -En plus, je sens qu'ils sont déçus. Comme si nous n'étions pas assez riches pour eux. Trop pauvres ! C'est blessant.

C -Pas assez célèbres en tous cas. Ils font toujours la fine bouche.

B -Mon mari et moi, on a été obligés d'organiser des dîners une fois par semaine pour leur faire plaisir.

D -Nooooon !

B -Ooooh si ! J'ai même dû faire acheter une machine de pressing professionnelle pour que les nappes et les serviettes soient parfaitement repassées et pliées.

E -Les serviettes en triangle. Je sais ... On a le même problème dans nos propriétés. Ils ont l'oeil partout et ils sont maniaques en plus.

Silence.

E -On n'est plus chez soi. On est chez eux. Chez “les autres”.

A -À la maison, ils vérifient tous mes mails. Et ils m'en font même un rapport avant que je les lise.

C -Et vous acceptez ?

A -Comment faire autrement ? C'est le maître d'hô qui organise dans l'ombre toute la vie chez nous. Depuis qu'il est là, il y a de plus en plus de gens qui passent à la maison. Et que je ne connais pas. Des types bizarres.

E -Des rats. Nous sommes entourés de rats ! On n'est plus chez soi !

C -Ma chère ! Un peu de retenue s'il vous plait ! Ce sont quand même des êtres humains !

B -Ne me parlez pas de rats ! Ils sont partout !

Silence.

A -Nous avons subi une invasion de rats.

C -Nooooon !

B -Si ! Notre fille en a vu un dans le garage de sa voiture.

C -Le garage qui est à gauche en entrant dans le parc ?

A -Non. Celui-là, c'est le garage des “Autres” ...

E -Des rats !

C -Derrière la propriété alors ?

A -Non. C'est le garage de ma femme. Il est à côté du mien. Il y a celui de notre fils à droite. Le garage de notre fille est sous l'aile Nord.

C -Au sous-sol donc.

B -Au premier sous-sol. Le second est réservé aux voitures de loisirs. Un temps.

F -Oui. Papa a choisi de garer tous nos 4x4 ensemble. C'est plus convivial. Un temps. Ils nous en veulent, d'ailleurs. Sans un mot bien sûr. Mais je sens un reproche à chaque fois qu'ils descendent au second sous-sol.

A -Le maître d'hô n'y va jamais. Il envoie toujours le dernier embauché. Une sorte de rite inititiatique.

E -Des rats ! On n'est plus chez soi. On est chez les rats !

Silence

D -Donc ... Vous avez subi une invasion de rats ?

A -Oui. Un matin, ma fille m'appelle au bureau. En larmes. “Papa, il y a un énorme rat dans mon garage”. Ma secrétaire envoie immédiatement un e-mail. Au maître d'hô. Il appelle l'entreprise de dératisation qui dépèche sur le champ deux exterminateurs. Une heure plus tard le rat est capturé. Une énorme musaraigne de plusieurs centimètres de long.

D -Quelle horreur !

C -Belle bête, en effet !

A -Les exterminateurs la laissent aux mains du staff de la maison. La responsable de l'entretien du garage du sous-sol appelle une entreprise d'assainissement qui pratique un nettoyage complet dans l'après-midi pendant que le chauffeur de ma femme emmène le cadavre du nuisible à la clinique vétérinaire pour vérifier si l'animal n'est pas porteur de la rage.

D -Rassurez-moi. Il n'était pas enragé ?

B -Selon le directeur de la clinique vétérinaire, non. Mais pour plus de sûreté nous avons fait faire des analyses complémentaires au laboratoire de l'université que nous subventionnons sur la côte.

D -On n'est jamais trop prudent.

A -Deux jours plus tard, le maître d'hô me demande l'autorisation de régler les factures avec ma carte.

D -Il vous demande toujours l'autorisation d'utiliser votre carte ? Chez nous, c'est fini depuis longtemps. Nous lui laissons carte blanche.

C -Carte platinum, tu veux dire !

Ils rient. D'un rire entendu et qui sonne faux.

A -J'ai toujours désiré garder les pieds sur terre. Connaître la valeur des choses. Ne pas être déconnecté de la réalité.

C -Et alors ? Ma question va vous paraître un peu triviale mais ... hésitation ... cela revient à combien de tuer un rat ?

A -5 000 euros à peu près.

B -Je n'aurais jamais cru que c'était si peu !

Silence

G -Et votre fille n'a pas pensé à utiliser un balai ?

F -Pardon ? Un quoi ?

G -Un balai ! Pour tuer le rat !

Ils la regardent. Effarés.

F -Papa ? Mais qu'est-ce qu'elle dit ?

A -Rien. À mon avis il doit s'agir d'une erreur.

C -Une erreur regrettable.

D -Quelle idée ! C'est totalement ridicule !

B -Ou bien c'est de la provocation !

Silence

G -Je suis désolée. Je ne sais pas ce qui m'a prise. Je devais être ailleurs. Je n'ai pas réfléchi. C'est un peu nouveau pour moi, vous savez. Ma réflexion n'est pas encore mûre. Il m'arrive de proférer des absurdités par moments. Excusez-moi.

Ils la regardent avec incrédulité ou colère.

C -Vous vous excusez ! en plus ! Cette fois, c'en est trop ! C'est intolérable !

E -Les verres !

B -Si ça continue, vous allez nous dire que vous avez honte, peut-être ?

E -Les verres !

D -Vous devriez faire attention tout de même ! C'est parce que vous êtes nouvelle, encore un peu jeune, non ?

E -Les verres !!!

F -La jeunesse n'excuse pas tout. Regardez-moi. Je ne me serais jamais permise une telle faute de goût !

A -Oui mais toi, ma chérie, tu es tombée dedans quand tu étais petite. C'est facile pour toi. Je crois qu'il faut avoir un peu de ... Comment dit-on ?

C -Tolérance ? Patience ?

E - LES VERRES !!!

C -EH BIEN QUOI “LES VERRES” ?

E -Ils sont aux trois-quarts vides !

Ils regardent tous leurs verres. Le silence s'abat sur le groupe ... abattu ...

D -Pas le mien. Je n'ai pas bu. Il est à moitié plein.

C -Tout le monde n'a pas ta chance. Je crains que nous ne soyons obligés de nous séparer plus tôt que prévu. Il fait chaud. Nous allons avoir soif. Nous aurions dû nous rationner.

B étouffe un rire nerveux. G relève la tête

G -Rationner ! Quel vilain mot ! Je vois que je ne suis pas la seule à déraper ici. Pourquoi pas proposer, pendant que vous y êtes, que l'un d'entre nous ne remplisse les verres avec la bouteille qui est posée sur cette table ? Son propre verre ainsi que ceux des autres. Comprenez-moi bien : par “autres”, j'entends “nous”.

B -C'est hors de question. Quoi qu'il en soit, le terme était peu judicieux.

E -Aux trois quarts vides ...

D -Notez bien que je ne parle pas pour moi. Étant donné que je n'ai pas encore bu. Silence. Chacun pourrait remplir son verre soi-même.

A -Ce serait une solution envisageable. Enfin ... dans l'absolu. Et puis, finalement ... d'autres le font.

B -Oui. Mais ce sont les autres, justement. Nous n'allons tout de même pas nous livrer à de telles pratiques ! Selon moi, c'est inenvisageable.

C -Je suis parfaitement de votre avis.

D -Ou alors pousser la clim'. Jouer sur la température pour que nous ressentions moins les affres de la soif. Notez bien que je ne parle pas pour moi. Silence. Étant donné que je n'ai pas encore bu.

Elle regarde son verre avec une envie non dissimulable. Tous les regards se tournent vers elle. Puis vers A.

A -Soyons clairs. Je ne vais pas vous dire que je suis désolé. Ce serait déplacé. J'en ai conscience. Vous pensez bien qu'il s'agit là d'un travail pour eux. Pour les autres. J'avoue ne pas maîtriser ce genre de sujet.

B -Dieu merci.

A -Vous ne me demandez tout de même pas d'appeler mon maître d'hô pour qu'il fasse venir les gens de la société qui s'occupent de la régulation thermique de cette pièce.

Silence. Puis tout le monde répond dans un brouhaha “Non” “Évidemment” “Vous avez raison” “Quelle idée”. Sourires et rires un peu trop convenus. Silence. Chacun regarde son verre. Puis la bouteille, plongée dans son seau à glaçons. Silence. Chacun guette un geste de son voisin. Mais personne ne bouge. Tous finissent par se caler dans leurs fauteuils. En soupirant. E se penche alors, prend son verre et le vide d'un trait. Un sourire illumine son visage. Les autres la regardent avec envie. Puis elle s'affaisse sur son siège, prostrée.

E -Mon verre est vide.

FIN DE LA SCÈNE UN