Sujet : l'économie américaine est-elle capable durablement de supporter le rôle de seule superpuissance mondiale ?

Connaissez-vous le Tupolev “Blackjack” ? Le bel avion soviétique soviétique est parfois tenu pour responsible de la chute de l'empire. Non pas qu'il en soit uniquement la cause, mais il est certain que c'est la course aux armements qui a accéléré la banqueroute soviétique. Parce qu'ils avaient les moyens de tenir beaucoup plus longtemps un budget de la Défense pharaonnique, les États-Unis ont gagné la Guerre Froide et se sont retrouvés seule superpuissance : “l'un sans l'autre”, comme l'avait écrit André Fontaine.

Mais aujourd'hui, alors que les États-Unis sont engagés simultanément dans deux guerres, ne risquent-ils pas, à long terme, de subir le sort de l'URSS ?

Nous verrons d'abord ce qu'il en coûte aux États-Unis de tenir leur rôle actuel dans le monde. Puis nous nous demanderons si cette politique de puissance n'a pas aussi des effets bénéfiques sur l'économie américaine. Enfin nous montrerons que dans les années à venir il sera de plus en plus difficile pour les États-Unis de rester la seule superpuissance.

I- ÊTRE LA SEULE SUPERPUISSANCE EST BEAUCOUP TROP COÛTEUX AUJOURD'HUI

La superpuissance stratégique américaine ne s'appuie pas seulement sur la force militaire, malgré les apparences. Elle se fonde aussi sur une diplomatie très dépensière.

Sur le plan militaire, être la seule superpuissance signifie pouvoir écraser n'importe quel adversaire avec le minimum de pertes. Pour cela, le Pentagone compte surtout sur le “technology gap” qui met l'armée américaine à des années-lumières de tous ses concurrents potentiels. Mais cette politique de recherche-développement est extrêmement coûteuse.

Le problème aujourd'hui, c'est qu'en plus de cette avance technologique, le budget américain doit financer les guerres d'Irak et d'Afghanistan. Leur coût est prohibitif à cause du nombre de soldats déployés (144 000 hommes en Irak, 19 600 en Afghanistan, sans compter les 25 250 du Koweït entre autres dans les pays du Golfe) mais surtout du modèle logistique américain : pour un combattant sur le terrain il y a vingt soldats pour la logistique. Ajoutons à cela le déploiement d'imposantes forces aéronavales (23 000 hommes dans la Vème Flotte et 21 000 dans la Vième), et on comprend pourquoi le président Bush doit aller régulièrement réclamer des fonds supplémentaires au Congrès.

Sur le plan diplomatique, les États-Unis entretiennent le premier réseau mondial. Mais pour tenir leur rang et défendre leurs intérêts, ils subventionnent généreusement leurs alliés. Israël, l'Égypte, la Colombie depuis 2000, le Pakistan, comptent sur les milliards de dollars de financement.

Toutes ces dépenses, s'ajoutant les unes aux autres, produisent un déficit budgétaire inquiétant, creusé depuis 2001 par la hausse des dépenses militaires. L'État fédéral ne peut contrebalancer le déficit car les dépenses de fonctionnement ont déjà été dastiquement réduites sous Bill Clinton par un Congrès républicain tandis que George W. Bush tentait dès 2001 de relancer l'économie par des baisses d'impôts ciblées sur les catégories sociales les plus aisées (les “stimulus packages”) pour recommencer en 2008 avec une relance de 150 Milliards de dollars propre à déséquilibrer de nouveau le budget (2,7% du PIB attendu).

Le déficit est donc financé par les Banques Centrales asiatiques, en particulier chinoise et japonaise, qui achètent les bons du Trésor américain.

La situation du pays semble difficile, mais cela veut-il dire pour autant que toutes les dépenses déjà évoquées soient néfastes à l'économie américaine ?

II- POURTANT L'ÉCONOMIE AMÉRICAINE PROFITE DANS UNE CERTAINE MESURE DE CETTE POLITIQUE

S'il est vrai que les dépenses pour la guerre ne sont pas constructives, car elles éloignent des fonds utiles de l'économie réelle, on ne peut pas en dire autant des autres dépenses.

En effet, toutes les dépenses visant à creuser le “technology gap” viennent alimenter le puissant complexe militaro-industriel. Celui-ci est un pilier de l'économie américaine.

Sa première grande utilité est de permettre une forme d'aménagement du territoire à travers la localisation des centres de production (le contrat de ravitailleurs remporté par Northrop-Grumann et EADS fournit du travail à la région de Mobile au Texas par exemple). Cela était vrai dans les années 1940, quand le gouvernement a créé la “Gunbelt” dans le Sud-Ouest et le Sud-Est. Mais cela est encore vrai aujourd'hui, quand des régions du centre des États-Unis sont choisies comme centres de recherche. Il faut aussi ajouter la possibilité pour le gouvernement d'exercer une véritable politique industrielle en soutenant de grands groupes aéronautiques comme Boeing (dans les limites de la “morale” des affaires comme l'avait montré la démission de son PDG, Phil Condit, après la révélation d'un scandale d'espionnage industriel au détriment d'Airbus pour l'achat par le Pentagone des ravitailleurs en vol déjà évoqués).

À ces considérations, on doit ajouter les retombées scientifiques du “technology gap” : en effet la Recherche-Développement finance largement des centres de recherche et des universités civils, comme le MIT dans la banlieue de Boston. Les découvertes du domaine militaire sont ensuite réutilisées dans le civil, par la NASA ou par l'industrie aéronautique, pour n'en citer que deux. Les dépenses contribuent en fait à l'excellence technologique américaine qui est le principal atout de l'économie nationale. Après tout internet devait être au départ un service limité aux communications de l'US Army.

Enfin les aides financières allouées par les États-Unis ne sont pas toujours perdues pour eux. Il arrive souvent que des pays comme l'Égypte ou Israël achètent du matériel militaire américain avec cette manne : entre 2002 et 2005 l'Égypte est ainsi le premier acheteur d'armes américaines du Moyen-Orient (5,8 Milliards de $) devant Israël (4,4 Milliards de $). Ce serait alors une sorte de keynésianisme par allié interposé qui soutiendrait un large pan de l'industrie des États-Unis.

D'une manière plus large, le statut des États-Unis leur apporte un quasi monopole sur les ventes d'armes à leurs alliés comme l'Arabie Saoudite (3ème acheteur du Moyen-Orient avec 4,4 Milliards de $) qui ont le sentiment d'acheter une “assurance-vie” stratégique en même temps que des F-16. Cela explique en partie pourquoi les avions de combat européens, en particulier français, ont tant de mal à se vendre (quelquefois même en Europe si l'on se réfère au contrat passé par la Pologne en 2003 pour l'achat de 48 F-16 au détriment du groupe Dassault).

Dans la configuration actuelle, l'économie américaine profite des efforts politiques de la superpuissance unique, “l'hyperpuissance” chère à Hubert Védrine. Mais à moyen terme, sera-t-il possible de continuer à ce rythme tout en restant la seule superpuissance ?

III- LES DÉPENSES ACTUELLES NE SONT RIEN AU REGARD DE CE QU'IL FAUDRA FAIRE POUR RESTER LA SEULE SUPERPUISSANCE.

Aujourd'hui, pour rester la seule superpuissance, il faut contenir l'essor de la Chine et l'empêcher de devenir une sorte de “Deuxième Grand” comme l'URSS naguère. Pour ce faire, les efforts à fournir sont impressionnants sur le plan militaire et donc sur le plan financier.

Selon la Rand Corporation, un “think tank” proche du Pentagone, il faudrait deux choses pour contenir la Chine. La première c'est de renforcer la présence des troupes américaines en Asie du Sud-Est et en Asie orientale pour protéger Taïwan. Il faut de plus renforcer les bases aéronavales d'Okinawa et de Guam. Deuxièmement il faut intensifier l'effort de recherche pour garder l'avance acquise et que contestent la Chine et la Russie, repartie dans un cycle d'investissement militaire grâce aux devises issues de la vente de ses hydrocarbures ...

Tout cela évidemment en poursuivant la “guerre contre le terrorisme” et en maintenant la surveillance des zones pétrolifères en Afrique, dans le Golfe de Guinée et au Moyen-Orient, dans les pétromonarchies.

Il est clair que le budget actuel de la Défense (4% du PIB en 2008) ne suffirait pas à tous ces projets.

C'est là que le problème financier revient en force. Car s'il est impossible d'augmenter encore beaucoup plus le déficit, il deviendra en revanche très urgent de le faire cesser. En effet, dans le cadre d'une rivalité accentuée avec la Chine, le déficit américain devient une armé (à double tranchant certes, mais une arme quand même) entre les mains chinoises. Car la Banque centrale de la Chine peut plomber l'économie américaine en revendant brutalement les bons du Trésor qu'elle a accumulés.

Il est flagrant qu'à l'heure actuelle, même si le budget de la Défense n'a pas atteint celui du temps de la Guerre Froide par rapport au PIB, les États-Unis n'ont plus les ressources pour dominer sans partage toutes les régions du monde. L'économie intérieure et ses désordres (montée de la pauvreté, crise des subprimes qui gangrène progressivement des pans entiers de l'activité du pays) ne peut apsser durablement à l'arrière-plan. Le nouveau plan Bush de 2008 le montre.

Mais surtout, quelle que soit la volonté (ou la possibilité d'action) des États-Unis, leur superpuissance doit d'ores et déjà composer avec le libre arbitre des autres pays du monde qui peuvent faire le choix de renverser les alliances ou de faire cavalier seul. Dans son remake irakien de “Bienvenue chez les Chiites”, le président Ahmadinejad montre déjà par sa visite d'État à Bagdad qu'un pays allié (et “sécurisé” par les États-Unis, ou “occupé” selon le point de vue adopté) peut pactiser avec l'un des principaux membres de “l'Axe du mal” ... En février 2008, en échange du gel des contacts russo-iraniens, l'Arabie Saoudite promettait de procéder à des achats massifs d'armement russe et de porter le volume des échanges bilatéraux à 50 milliards de dollars d'ici cinq ans.

De toute évidence, l'hyperpuissance a déjà rencontré ses limites ...

CONCLUSION

À la question posée on est donc tenté de répondre par la négative, à cause de l'inexorable montée de la Chine et de son influence sur l'économie américaine, du retour de la Russie et des transferts massifs de richesse vers de nouvelles régions. Pourtant, sans rester la seule “superpuissance”, les États-Unis peuvent rester la puissance dominante d'un monde désormais de plus en plus multipolaire. Se recentrer sur le Moyen-Orient et l'Afrique, composer avec la Chine en Asie tout en renforçant le Japon, ménager la Russie, voilà des objectifs réalistes que l'économie pourrait supporter à l'avenir si ... ses déséquilibres intérieurs ne poussent pas le pays à abandonner son rôle international pour se recentrer sur son propre territoire ...