L'agriculture productiviste a-t-elle de beaux jours devant elle en Europe ?

Les messages véhiculés par les réformes successives de la PAC, depuis les quotas laitiers de 1984, semblent tous converger et remettre en cause le système productiviste que l'Europe a patiemment mis en place à partir de 1962. Poser la question de l'avenir du système productiviste paraît donc à première vue paradoxal. Mais puisque la PAC atteint parfois des objectifs qu'elle n'avait pas envisagés (les surplus phénoménaux des années 1980 par exemple), rien ne s'oppose, à priori à ce que le système productiviste échappe à une mort programmée, si mort programmée il y a ... En effet, il faut d'abord décoder les messages émis par les ministres de l'agriculture des pays de l'UE et les commissaires successifs pour démêler les signaux de leurs effets réels. (première partie) Car si théoriquement le politique tente d'imposer ses choix, dans la réalité le marché dispose du fait des spécificités agricoles et consuméristes européennes. (deuxième partie) ... tandis que les enjeux mondiaux, qu'ils soient économiques, démographiques ou environnementaux sont finalement les plus à même d'éclairer la question posée, voire de comprendre le sens réel des politiques nouvelles mises en oeuvre ... (troisième partie)

Première partie : les leçons du passé immédiat ou le productivisme fait de la résistance

Les systèmes d'aides directes incapables d'arrêter le dérapage productiviste

McSharry : effet induit accroissement de la productivité des terres hors jachère. Reprise de 1997 quand les prix augmentent sur les marchés internationaux. Abaisser les surplus aboutit aux effets opposés. 3 Ms d'ha en jachère en 1992-1993. Course aux rendements. Concentration économique et technique. Essor de l'industrialisation de l'élevage (hors-sol). Déséquilibres environnementaux qui s'accroissent encore avec le modèle breton (par exemple) et les terres polluées aux nitrates, aux métaux lourds. L'extensivité proposée, les premières mesures environnementales, n'ont que peu de conséquences. Surface en agriculture biologique multipliée par 3,5 en France en 6 ans mais pour une surface encore faible : 6500 ha en 1999. Le problème vient du maintien du système d'aides directes qui avantage toujours les plus gros producteurs au détriment des plus petits qui ne peuvent faire face à la baisse des prix agricoles (-20% en France entre 1990 et 1995).

Les insuffisances de la Réforme transitoire de 1999-2003

Devant tous les défis (ouverture des marchés, élargissement de 2004 puis 2007, limitation du budget de la PAC), la réforme de l'Agenda 2000 introduit la conditionnalité au versement des aides directes. La défense de l'environnement est mise en avant. Plus nettement qu'en 1992. C'est par exemple l'apparition des Complexes Territoriaux d'Exploitation en France. La politique met en avant le développement rural, durable, des aides spécifiques pour entretenir le paysage, l'espace naturel. Il est prévu d'abaisser progressivement les dépenses affectées au soutien des prix pour les aligner sur les prix mondiaux. Pourtant l'effet de ce cocktail de mesures ne ralentit pas la course au rendement et à la productivité sur des exploitations qui continuent à se concentrer, se regrouper et se mécaniser. Pour survivre, les exploitants jouent encore plus sur les économies d'échelle, seul moyen de faire face, dans la grande culture céréalière par exemple, aux marchés et à la baisse tendancielle des prix mondiaux à cette époque encore. L'agriculture biologique ne progresse que lentement encore et reste très minoritaire : 11 000 ha en 2003 en France. Pire encore : 2002-2003 marque même un ralentissement du passage au biologique. Surfaces et nombre d'exploitations adeptes de cette forme d'agriculture plafonnent pour ne plus repartir. La production de l'UE repart à la hausse : en 2004 l'UE15 atteint son maximum de production céréalière avec 112 millions de tonnes de blé bien au-dessus de son record de 2000 : 105 millions de tonnes. 136 millions de tonnes à 25 avec un maximum de 65 quintaux/ha.

Les crises du système productiviste et leurs (non- ?) effets ...

Si les politiques volontaristes n'arrivent pas à infléchir notablement la course à la productivité, d'autres événements ont pu se substituer à elles : les crises issues des dérives productivistes qui aboutissent à des prises de décision politiques de type “gestion de crise”. Encéphalopathie spongiforme bovine, fièvre aphteuse, peste porcine, poulet à la dioxyne ... Des mesures de fermeture des frontières, de contrôle, d'abattage de troupeaux suivent avec réorganisation des filières. Des baisses conjoncturelles de consommation. 25% de baisse pour la viande bovine. Mais reprise par la suite. Avec rééquilibrages régionaux ou nationaux. En outre, sur le court terme, arbitrage sur les autres viandes (+25% pour la viande de poulet, +33% pour la pintade). Le modèle productiviste résiste donc en se réorganisant toujours : le poulet repart après la crise de la dioxyne fatale à l'entreprise Pic-Pic en Bretagne quand le boeuf s'effondre. Puis le poulet connaît une baisse au moment de la grippe aviaire avant de repartir. À chaque fois, on assiste à une nouvelle concentration. Seuls les plus rentables survivent, accroissant les déséquilibres. Des déséquilibres qui s'aggravent même au niveau régional (comme en Bretagne où les élevages ne cessent de se concentrer et délaissent les espaces périphériques).

Les crises qui se succèdent n'entravent pas les gains de productivité. Les réformes de même n'ont pu infléchir la course générale. L'évolution des agricultures s'écartant en partie des scénarios imaginés dans les années 1990, il a fallu changer d'attitude et adopter des politiques plus drastiques : le rôle assigné au découplage en 2003 est de trouver une alternative au modèle dominant dans le cadre de l'Europe.

Deuxième partie : le contexte européen actuel ou une mutation encore difficilement crédible

La réforme de 2003 vers une alternative peu efficace à la lumière d'intérêts nationaux divergents

Le système du découplage. Ses tenants et ses aboutissants. Le résultat d'un marchandage entre pays partisans et autres. Groupes de pays qui s'opposent. France, Allemagne, Belgique et pays méditerranéens sont hostiles à l'allègement des soutiens, à leur découplage et au plafonnement des aides. Ils s'opposent à des pays de tradition plus libérale dans le domaine agricole : RU, Pays-Bas, Danemark et autres pays nordiques. Mais cela ne signifie pas une opposition sur le plan du productivisme. L'Allemagne est contre cette révision (d'ailleurs voulue par le commissaire allemand à l'agriculture, Franz Fischler) : elle préfère le statu-quo qui favorise, on l'a vu, le productivisme. Pourtant elle affecte plus de surface à la culture biologique que le RU favorable à la réforme (4,5% contre 4,4%). L'Italie, hostile, de même face au Danemark (6,2% contre 5,8%). Les maxima de productivité se répartissent également dans les deux camps. Cela montre en fait que la dernière réforme de la PAC ne s'attaque plus vraiment au problème du productivisme puisque les lignes de fracture passent ailleurs : encadrement du marché ou non. Elle offre une voie de sortie du productivisme mais ce n'est qu'une proposition car au niveau européen les choix dépendant encore largement des pays partenaires. La France applique peu le découplage depuis 2004. Les nouveaux membres sont engagés dans des gains de productivité pour améliorer leur compétitivité agricole. Ils n'ont pas participé à l'élaboration de la réforme et sont plus sensibles au système antérieur, plus à même de réformer-moderniser un secteur à la main d'oeuvre pléthorique. Plus sûr soutien du productivisme européen : les pays organisés en groupes de pression. À une échelle différente, les groupes professionnels ont aussi un poids déterminant.

La force des lobbies dans les filières de production-distribution

Poids de la FNSEA, des grandes coopératives céréalières, des filières. Ce sont ces lobbies qui ont accompagné les mutations fantastiques de l'agriculture européenne. Nouveau rôle des groupes de grande distribution qui pèsent sur les prix et rendent nécessaire la concentration pour mieux combattre, peser sur les marchés. La chute des prix organisée par la distribution peut pousser les exploitants à trouver deux sorties : -la sortie par le haut et la qualité (labels, AOC, bio) qui débouche sur des marchés plus étroits voire de niche -la sortie par plus de productivité, moins de salaires, plus d'économies d'échelle ou accepter l'intégration à la filière d'agribusiness. Les exploitants agricoles n'ont toutefois pas les mêmes revendications selon les pays. Plus favorables au marché au RU où les rendements sont très élevés dans tous les domaines. L’article 23 de la directive de 2001 sur la dissémination volontaire d’OGM dans l’environnement permet à un Etat membre de l’Union européenne d’interdire sur son territoire un OGM autorisé au niveau européen. Poids de la FNSEA qui tente de s'opposer au gel des semis de maïs Bt Monsanto fin 2007. La position des pays est liée au poids de ses syndicats agricoles. Si la FNSEA n'arrive pas à empécher le gel, c'est parce qu'un nouvel acteur a eu gain de cause, dans le contexte de l'après-Grenelle de l'environnement. Celui des consommateurs.

Le productivisme face au consommateur et à l'information

C'est le plus grand danger qui pèse sur l'avenir du productivisme en Europe. Et qui explique la montée de l'agriculture raisonnée, du FARRE (forum de l'agriculture raisonnée et respectueuse de l'environnement) depuis 1993, du bio. Mais agriculture plus chère. Réseaux de distribution plus éclatés. On ne joue plus sur les économies d'échelle. la solution est alors dans le raccourcissement des chaînes et filières pour diminuer le nombre d'intermédiaires. C'est là que se pose le problème du mode de vie des Européens. Urbains en grande majorité (pop urbaine jusqu'à 88% en Allemagne, 90% aux Pays-Bas, 97% en Belgique) dont le mode de vie s'accommode plus facilement du système de la grande distribution. Éloignement alors des producteurs locaux. Boboïsation qui permet de faire surgir des petites et moyennes surfaces spécialisées mais dont les prix décourageants pour la plupart des consommateurs. Le problème du niveau de vie joue alors. Progression générale en Europe mais plus problématique dans le détail (les plus mal nantis voient leur pouvoir d'achat stagner voire régresser, indice de Gini encore fort dans certains pays, pauvreté IPH2 fort en Italie, Irlande et Royaume-Uni, moyen en France, Allemagne, faible dans les pays nordiques). Arbitrage au profit de nouveaux services (NTIC notamment) qui réduisent la part des dépenses d'alimentation dans le budget des ménages (moins de 20% dans les pays de l'UE15 contre 25 à 30% dans les pays nouveaux membres). Ces évolutions concourrent à accroître la pression sur les prix. Toujours au profit du productivisme ... Sorte de schizophrénie du consommateur qui est sensible aux campagnes de mise en garde, réclame une agriculture plus respectueuse et ne met que rarement ses préceptes en pratique. Ou pendant des périodes limitées avant de reprendre ses habitudes de consommation comme l'ont prouvé les crises successives de l'élevage. Comme l'information qui fonctionne par pics avant de délaisser les dossiers, le consommateur se mobilise et relâche sa garde.

L'agriculture productiviste est donc décriée mais elle n'est abandonnée que rarement au profit d'autres modèles, alternatifs, auxquels il ne reste que des marchés de plus faible ampleur ou des niches. Les vins français se vendent à l'étranger quand il s'agit du Champagne notamment. Ils se vendent plus difficilement depuis que la concurrence des vins du nouveau monde s'est organisée et a attaqué le marché français avec des vins génériques de cépages produits dans des vignobles de plus grande taille, avec des salaires plus faibles et ... une productivité maximisée. On le voit, les enjeux sont encore plus complexes quand on élargit le propos au reste du monde en étudiant la place de l'Europe et de son ancien modèle productiviste face à des enjeux globaux. C'est à cette échelle que l'évidence s'impose : le productivisme a vraisemblablement de beaux jours devant lui en Europe.

Troisième partie : les nouveaux enjeux globaux toujours plus favorables au productivisme

Le bio et l'extensification : les plus sûrs alliés du productivisme, voire des OGM !

La proposition peut paraître paradoxale. Pourtant, en privilégiant l'extensification et le respect de la nature, on encourage sur d'autres terres la progression du modèle productiviste. Déconnexion entre les deux modèles. Une Europe à deux vitesses s'esquisse : pertes de rendements sur les terres d'agriculture plutôt “durable” compensées par les gains sur de grandes exploitations toujours plus performantes, ou d'exploitations moyennes hyper-productivistes (au détriment de l'environnement comme le montre l'exemple breton avec sa concentration de nitrates multipliée par 7 depuis 1971 dans les cours d'eau, manque de fermeté de l'État face aux pollueurs, et non-application du principe pollueur-payeur dans l'agriculture ...). Là se pose le problème des OGM, présentés comme la solution miracle et que veulent encourager certains pays européens pour ne pas rater la révolution en cours et conserver des rendements élevés voire les augmenter encore. L'Autriche utilise comme la France la clause de sauvegarde pour interdire l'importation du maïs Monsanto, contre l'avis répété de l'Autorité européenne de la sécurité alimentaire. L'Union européenne est, pour cette raison, menacée de représailles par les pays producteurs d'OGM (Etats-Unis, Argentine, Canada) qui ont porté plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce et le débat est loin d'être clos. Quoi qu'il en soit, la progression des villes qui empiètent sur les terres agricoles est un aiguillon puissant pour accroître les rendements sur les terres restantes.

La démographie mondiale

Ce qui vaut à l'échelle de l'Europe vaut aussi, hélas, à l'échelle mondiale où la population augmente toujours au rythme d'un milliard tous les 13 ans alors que la SAU cesse de progresser aux alentours de 1530 millions d'ha (Les défrichements entrepris depuis le XIX ème siècle ont permis la mise en culture de terres nouvelles. Les terres cultivées (= travaillées) atteignaient 1500 millions d’hectares en 1990, 1530 millions d’hectares en 2002 (SAU France : 30 millions d’hectares) soit + 2% de nouvelles terres cultivées alors que pendant la même période la population mondiale augmentait de 20% !) Nourrir le monde devient de plus en plus un impératif essentiel et la politique de baisse ou de maintien à niveau de la production européenne est un non-sens sur le long terme. Ainsi, chaque année, 12 à 13 millions d’hectares sont perdus dans le monde : terres marginales remises en forêt, terres semi-arides dégradées par l’érosion des sols comme en ex-URSS, très bonnes terres des périmètres irrigués devenues alcalines ou salines et enfin pertes de terres agricoles à cause de la péri-urbanisation (5 à 6 millions d’ha perdus) comme autour de Roissy. Aux EU, l’urbanisation prend chaque année 500000 ha ! Seuls 15 millions proviennent de nouvelles terres défrichées en Afrique, en Indonésie, au Brésil (les « campos cerrados »). Mais dans le cas du Brésil, les 2/3 des exploitations ont plus de 1000 ha et sont destinées à la production du soja et non des cultures vivrières, ce qui engendre un mauvais climat social (auquel s’ajoute encore le problème de l’Amazonie et de ses populations indigènes). Au total, 2,5 millions d'ha gagnés (en baisse rapide) sont insuffisants pour faire face à la demande mondiale. Les terres s'épuisent dans la zone intertropicale alors que des terres riches, en Europe seraient vouées à une culture extensive ? Le système ne peut tenir. Éthique et marchés (nécessité de maintenir des prix élevés) ne peuvent faire bon ménage sur le long terme. L'Europe n'aura pas éternellement les moyens de se mettre le monde à dos. D'autant plus que les désordres climatiques, tels qu'ils sont envisagés par la communauté scientifique dans l'état actuel des connaissances, enjoint les espaces les moins touchés par l'assèchement programmé de produire davantage.

Le pari discuté des biocarburants

Face à ce réchauffement, le pari des biocarburants introduit en fait un allié supplémentaire au productivisme européen. Des terres mises à l'écart des productions alimentaires ... Autant de raisons de produire plus ailleurs pour éviter de troquer l'alimentation contre un plein d'essence qui consommerait autant de maïs qu'en consommerait un être humain sur presque une année ... L'UE a décidé de promouvoir ces biocarburants en fixant des seuils impératifs d'introduction dans l'essence en vente dans les réseaux européens. Schizophrénie quand tu nous tiens ... Le bio(carburant) chasse le bio en rendant nécessaire un maintien voire une accentuation du productivisme européen tout en renchérissant les prix !!!

CONCLUSION

La proposition de réforme de la PAC faite par la commission en novembre 2007 prend ainsi un tout autre éclairage ... Pourquoi baisser les subventions aux plus gros exploitants de 45% ? Parce que l'étude des marchés actuels et de leur évolution probable montre qu'il est devenu possible de les baisser d'autant sans casse. Les prix sont dorénavant élevés dans un marché mondial de plus en plus tendu. D'ailleurs l'abolition des jachères montre l'impératif de production. Mais comme le système s'autorégule en faveur des plus productifs en règle générale et sur le long terme, il est prévu de réorienter les subventions économisées ainsi vers les agricultures les plus fragiles et les espaces où la disparition des paysans ferait peser un danger sur l'environnement. Le productivisme a donc de très beaux jours devant lui. Mais pas l'ensemble du système productiviste : en effet, en phase de montée des prix des intrants (pétrole) et des grains, l'élevage productif de type breton a du souci à se faire en voyant ses marges se réduire dangereusement quand elles ne deviennent pas négatives, encore rognées par la distribution en aval !