Ségolène Royal avait paré le blairisme de bien des qualités en début de campagne avant de rectifier le tir. Nicolas Sarkozy affirme plus haut et fort qu'il faut s'inspirer de ce modèle et le futur ex- prime minister britannique enregistre sur Youtube un message d'amitié à l'attention de notre nouveau président.

Les chiffres sont implacables : le système britannique est performant. Le chômage est stable à 5,5%. La croissance s'établit à 3% en 2006. Au premier trimestre 2007 on part déjà sur un rythme de 2,8%. De quoi faire saliver nos dirigeants ...

Et si tout cela n'était qu'un leurre ?
Et si, comme dans l'affaire des armes de destruction massive qui a permis à Tony Blair d'entrainer son pays réticent dans une guerre ruineuse et que chacun s'accorde maintenant à juger perdue sur le long terme, tous ces chiffres exceptionnels n'étaient qu'un rideau de fumée ?

Il faudrait pour cela présupposer qu'un chef de gouvernement pourrait déformer les faits.

Serait-ce possible ???

Eh oui ...
D'abord, l'industrie se porte mal au Royaume Uni. Un Blairiste convaincu vous dira le contraire, chiffres à l'appui : alors qu'en France le secteur secondaire représente 22% du PIB, on le retrouve à 26% dans certaines statistiques au Royaume-Uni ...
C'est bien une preuve, non ?
Eh bien non. Justement, ce n'est pas une preuve. Au contraire.
Dans le secondaire vous trouvez autre chose que de l'industrie. Il y a le BTP. Et quand on observe le marché de la construction en Europe, on s'aperçoit que le Royaume-Uni occupe la deuxième place juste derrière l'Allemagne (20 millions d'habitants en plus tout de même !), devant l'Italie et, plus loin derrière, la France talonnée par l'Espagne ...
L'industrie, sinistrée pendant les années Thatcher-Major, n'a pas remonté la pente sous le blairisme. Et si le secteur secondaire peut faire illusion dans les statistiques c'est en partie à la construction qu'il le doit.
Par ce biais on peut toucher l'une des limites du blairisme.
Pourquoi en effet ne pas se réjouir de la bonne santé du BTP outre-Manche ?
Parce qu'encore une fois c'est un trompe-l'oeil. Ces dernières années quand en France on mettait en chantier 300 000 logements par an, le Royaume-Uni plafonnait à 200 000 les meilleures années. En montant en puissance à près de 400 000 en 2006, la France construit deux fois plus de logements que les Britanniques pour un prix au total très inférieur.
La part de l'immobilier dans le PIB britannique est surestimée par un effet de bulle qui n'existe pas à ce point chez nous. En 10 ans de Blair l'immobilier a grimpé de 170 % au Royaume Uni : la fracture sociale entre les propriétaires et les autres s'aggrave. Mais aussi l'endettement des ménages : plus de 140 % de leurs revenus. On peut donc craindre le pire.

Le blairisme, c'est une bulle !
Si la croissance annuelle a été supérieure à celle de la France de 0,6% sous Tony Blair, c'est à deux bulles qu'on le doit : la bulle immobilière qu'on peut déceler si facilement sous les statistiques élogieuses et la bulle financière de la place de Londres. Ce différentiel qui nous fait tant fantasmer ne bénéficie qu'à une minorité et renforce encore les inégalités britanniques. Les plus riches vivent dans une inflation des salaires mais surtout des revenus et du capital pendant que les plus pauvres sont simplement exclus.

Si dégradation des conditions de vie il y avait, on pourrait la mesurer, me direz-vous ! Prenons l'IDH (l'indice de développement humain) et vous verrez que le Royaume-Uni n'a rien à nous envier ! (le RU est 15ème quand nous n'arrivons qu'à la 16ème place ...)

Certes ... Mais un indice qui dépend pour un tiers du PIB/habitant ne signifie plus grand chose quand celui-ci est gonflé par des bulles et cache des inégalités croissantes ... Le chiffre britannique du PIB/habitant est ainsi supérieur de10% à celui de la France.

Un pays où on meurt plus jeune
Si on prend en considération un autre élément du calcul de l'IDH, la perspective est toute autre ... Les femmes britanniques ont une espérance de vie inférieure de plus de 2 ans à celle des Françaises. Les Anglais ont un handicap d'un peu moins d'un an sur les Français. On meurt plus jeune de l'autre côté de la Manche. Mais surtout l'espérance de vie cesse de progresser. Certains indicateurs montrent même une dégradation de la santé : le Royaume-Uni est ainsi devenu le pays d'Europe le plus proche des États-Unis dans la progression de l'obésité ou de la drogue ...

Mais le chômage ? Tout de même, il est très faible !

Certes. Mais à quel prix ?
D'abord en rendant les indemnisations plus difficiles, on décourage plus facilement les sans-travail à s'inscrire. Ensuite, en négociant avec des syndicats mis à genoux par 18 ans de Thatcherisme un contrat de travail en repli par rapport à nos CDI (tiens ? serait-ce là qu'il faut rechercher l'inspiration de notre futur contrat unique ?). La flexibilité à outrance et le maintien des salaires de base à des niveaux indécents ont fait du Royaume-Uni le pays des "working poors", travailleurs pauvres qui doivent se coucher tard même s'ils se lèvent plus tôt que les autres à force de multiplier les jobs mal payés ... Pourtant la cerise sur le gateau (le pudding ?) est ailleurs (même si cet ailleurs n'est pas riche) (je vous laisse réfléchir sur cet à-peu-près translinguistique) : c'est la multiplication des handicapés !! 2 millions de personnes déclarées "inaptes au travail" et donc dispensées de recherche d'emploi ont disparu des statistiques du chômage ! Imaginez qu'elles soient réincorporées du jour au lendemain et ajoutées aux 1,7 Millions de chômeurs comptabilisés ... On passerait à 12% de chômeurs !?! Inacceptable au pays du "plein-emploi". Aussi, croyez-le : ils n'existent pas. Une bonne fois pour toutes . Il fallait l'oser (Joseph l'a fait).

Le pays est moins endetté que la France ! Tiens, non ...

Puisque visiblement la société est plus inégalitaire, le nombre de pauvres plus élevé, le nombre de chômeurs véritables équivalent à celui de la France (en passant : sur les 2,7 millions d'emplois créés sous Tony Blair, plus d'un million étaient des emplois publics ... Notre nouveau président n'en fera sans doute pas un argument pour prendre l'expérience de son ami comme modèle ...), au moins le pays est-il (selon la vulgate pro-Blairisme) moins endetté et n'hypothèque-t-il pas l'avenir des générations futures !
Et pourtant si ! De deux façons : d'abord en faisant moins d'enfants ce qui va accroître la pression sociale sur les nouvelles générations. Mais surtout, encore une fois, en maquillant les comptes : GEORGE OSBORNE, le ministre des Finances du «cabinet fantôme» des conservateurs britanniques, conteste vigoureusement les chiffres officiels de l'endettement public du Royaume-Uni que fournissent Gordon Brown et le Trésor. Quand pour le gouvernement, l'endettement net du royaume s'établissait à 436 milliards de livres, il l'estimait à trois fois plus !!!

Selon Osborne, le calcul est trompeur parce qu'un grand nombre de dépenses et d'investissements sont comptabilisés hors budget : les retraites des fonctionnaires (810 milliards), les investissements contractés dans le cadre du système Private Finance Initiative (45 milliards) qui offre des garanties publiques à des projets privés et le passif de Network Rail (17 milliards), l'entreprise à but non lucratif qui gère le réseau ferré national par exemple.

Au final, la dette globale du secteur public culmine à plus de1 300 milliards de livres (environ 2000 milliards d'euros), soit 105% du produit intérieur brut (PIB) et 52 000 livres par foyer ... En fait , nous n'avons rien à leur envier !


Imaginons un monde sans pétrole

Enfin, pour achever le démontage du bilan de Blair : les investissements qu'il a consentis (en réemployant des fonctionnaires dans l'enseignement, la santé et la police qui avaient été sinistrés par une Margaret Thatcher de sinistre mémoire) ont été facilités par l'argent du pétrole. N'oublions pas que le Royaume-Uni était sur ces trente dernières années une véritable monarchie du Golfe. Or, la manne financière du pétrole est en train de s'épuiser. Bientôt le roi sera nu : non seulement le bilan n'est pas meilleur que celui de la France, non seulement les inégalités britanniques sont plus graves que chez nous, mais en plus la situation ne peut que se dégrader avec l'épuisement des gisements de la Mer du Nord. N'oublions jamais que le modèle britannnique n'est même pas reproductible puisqu'il est installé sur une richesse dont nous ne disposons pas.
Sans pétrole nous avons fait aussi bien sinon mieux que les Anglais. Arrêtons donc de nous flageller et analysons les faux-semblants d'outre-Manche pour ce qu'ils sont : un rideau de fumée idéologique et médiatique.
Car du côté de chez Tony Blair, la préparation d'un monde sans énergies fossiles, un monde d'énergies durables, n'a toujours pas été engagée sérieusement.

Non. Le blairisme ne fonctionne pas !
Ou plutôt si. Il fonctionne quand on compare le sort des Britanniques à celui qui était le leur après Thatcher : le Blairisme, c'est du Thatchérisme en moins pire (quand on se contente d'étudier des statistiques macro-économiques). Après Margaret et John, c'est l'équivalent d'une économie de la reconstruction (pour tenter de refaire fonctionner des transports ferroviaires victimes de la privatisation, un système de santé déliquescent, une éducation qui se contentait encore plus qu'en France de reproduire des élites). Le système fonctionne aussi quand on fait dire aux chiffres le contraire de ce qu'ils devraient dire s'ils étaient traités avec un zeste de déontologie. C'est vrai : comme on est passé par le pire, on peut percevoir des améliorations. Quand on vous abreuve de chifres qui montrent ces progrès, n'oubliez jamais d'où on vient ... Relativisez-les tout de suite. Sinon, vous êtes perdus et on vous fera avaler n'importe quel raisonnement spécieux.
Pourtant quand j'entends Jean-Marc Sylvestre, le matin sur France-Inter, chanter le modèle britannique, j'ai toujours l'impression que les beaux comptes (!) de fée ont la vie dure. Depuis dix ans on nous assomme avec les faux-vrais chiffres de la croissance et du chômage britanniques pour nous démontrer que nous avons tort de nous arc-bouter sur un système français qui serait archaïque ...
Peut-être est-il archaïque. Sans doute faut-il le rénover. Mais pas à la sauce Blair ou alors ... il faudrait commencer à rectifier idéologiquement les chiffres pour nous servir une belle histoire. Jamais on n'oserait faire une chose pareille chez nous ! Jamais on n'oserait d'ailleurs remettre en doute le calcul du chômage, par exemple. N'oserait-on pas ?

PS : à l'attention des futurs élèves d'écoles de commerce. Tout ce qui est précède est hélas avéré. Pourtant nombre d'entre vous seront tentés dans les années à venir de partir s'expatrier à Londres. Pour gagner plus et plus vite. Ce calcul est juste. Vous avez en effet le profil de ceux qui peuvent bénéficier de la croissance britannique. Alors avant de partir oubliez vite ce que vous venez de lire. Vous risqueriez de culpabiliser en prenant conscience que votre mieux-être reposera sur le creusement d'inégalités de plus en plus difficiles à accepter. Relisez plutôt toutes les chroniques de Jean-Marc Sylvestre. En n'utilisant qu'un seul hémisphère de son cerveau, on vit plus facilement en paix avec sa conscience. (Sa quoi ?)