Ce qui manquait le plus souvent dans vos dissertations, c'était une définition serrée du terme "COHÉSION". Or, stricto sensu, "cohésion" est synonyme de politique régionale "visant à réduire les écarts de développement entre les régions de l'Union" dans le vocabulaire des Eurocrates. C'est essentiellement sur ce plan que je répondrai à la question posée.

Poser le problème de l'articulation entre cohésion et mondialisation, de la possibilité du maintien d'une politique volontariste, fondement de la construction de l'Union européenne, dans un contexte de mondialisation qui pousse à un désengagement des États et une disparition des interventions publiques (je parle du contexte pré-crise de 2008-2009) revient à s'interroger sur le bien-fondé et l'efficacité du modèle-même de la construction européenne. Il n'est pour cela que de revenir au préambule du Traité de Rome. Ce préambule a donné lieu à polémiques quand en 2005 le traité constitutionnel a été soupçonné de vouloir instituer le libre-marché aux dépends de politiques redistributives. Le Traité de 2005 révisé en Traité de Lisbonne deux ans plus tard en reprenait en effet l'aspect libéral qui visait dès 1957 à la construction d'un marché libre de toute entrave. Mais les signataires du Traité de Rome stipulaient que la politique européenne devait aussi “renforcer l'unité de leurs économies et en assurer le développement harmonieux en réduisant l'écart entre les différentes régions et le retard des moins favorisés”. Toute la problématique du sujet tient déjà dans le Préambule du Traité de Rome. Peut-on, comme le pensaient les Pères de l'Europe, faire converger des économies et des sociétés par l'ouverture économique ou faut-il privilégier des politiques interventionnistes ? Question subsidiaire : le modèle de mondialisation victorieux depuis les années 1980 (soit celui de la déréglementation et de la dérégulation) ne remet-il pas en cause le fonctionnement d'une Europe souvent accusée de multiplier les interventions et les règlements ?

Car si en 1957 l'ouverture était envisagée dans le seul cadre de l'Europe des 6, la “suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux” (évoquées dans le Traité de Rome) dépasse maintenant largement cette échelle sub-continentale pour s'appliquer au monde sous le contrôle de l'OMC. Les données du problème ont donc à ce point évolué que la question posée par le sujet est plus que jamais d'actualité.

Nous verrons dans un premier temps comment les politiques européennes ont cherché à concilier recherche de cohésion et élargissements progressifs des marchés d'un espace limité (les six pays fondateurs) au monde entier.

Cela nous amènera à faire un constat de ce qui, dans la mondialisation actuelle, crée ou détruit de la cohésion, avant d'envisager la redéfinition du rôle des institutions européennes (ou nationales ? ou régionales ?) dans la gestion de la cohésion quand le modèle de mondialisation libéral semble remis en question.

I- LA COHÉSION EUROPÉENNE S'EST LONGTEMPS ACCOMMODÉE DE LA MONDIALISATION DANS DES PROBLÉMATIQUES ÉVOLUTIVES

A- LA RECHERCHE DE LA COHÉSION EST NÉE DANS UN CONTEXTE DE RÉGIONALISATION PLUS QUE DE MONDIALISATION : la période 1951- milieu des années 1970

Il ne faut en effet pas se tromper de perspective. Les principes de la cohésion européenne sont nés dans une période où la mondialisation n'en était qu'à ses balbutiements. Le GATT imposait progressivement un désarmement tarifaire. La révolution des transports ne faisait que commencer (le porte-conteneurs n'avait pas encore supplanté le vraquier). Le monde était encore coupé en deux voire trois quand le Traité de Rome proclamait la nécessité de faire converger les économies et les sociétés et proposait à cet effet la création du FSE (Fond Social Européen) réformé en 1972 pour plus d'efficacité.

De quelle mondialisation est-il alors question ? D'une mondialisation au sein d'un club de pays riches. Jusqu'aux années 1970s les PVD restent confinés dans un rôle secondaire :

Le saut quantitatif de la fin des années 1970 est évident. Les pays à bas coût du travail montent en puissance dans les années 1980.

La donne n'est donc pas aussi contraignante.

Les économies européennes comptent pour l'essentiel des exportations mondiales. Avec l'entrée du Royaume-Uni dans la CEE en 1973, les exportations des trois premiers partenaires européens comptent pour plus de 40% du commerce mondial. Même si le Japon est monté de 3.4% de parts de marché en 1950 à 6.6% en 1959 et 13% en 1970, la concurrence des pays tiers reste peu importante. La mondialisation n'est qu'embryonnaire et ne constitue pas une contrainte extérieure redoutable. Mieux encore, la détérioration des termes de l'échange démontrée par Raul Prebisch avantage les pays de l'Europe des 6 puis des 9 parmi lesquels ne se trouve qu'un seul pays en retard de développement : l'Irlande. Car jusqu'en 1973, les États membres ont des niveaux proches tandis qu'en 1973, ce n'est qu'un petit pays par la population qui entre dans le communauté et pose à une échelle gérable le problème de la cohésion économique.

En outre, l'Europe est encore protégée par un TEC (tarif extérieur commun) calculé selon la moyenne des droits appliqués par chaque pays en 1957 et abaissés très progressivement après les rounds du GATT. C'est ce TEC qui permet aux États d'abolir les droits intérieurs dès le 1er juillet 1968, œuvrant ainsi dans le sens d'une meilleure cohésion. Il y a donc bien, dans les premières années de la construction européenne, une corrélation nette entre l'ouverture régionale qui assure une meilleure cohésion et une convergence des économies européennes et la protection vis à vis du marché international. Dès lors il paraît logique de craindre que l'ouverture au monde ne détériore ce mouvement de rapprochement.

Quand en 1975 la création du FEDER lance la politique d'aide aux régions en crise ou en retard, l'Europe commence à peine à sentir les effets de la concurrence de pays à bas salaire dans les domaines du textile et de la sidérurgie pour l'essentiel. Les premiers effets négatifs de la concurrence mondiale se traduisent par des divergences économiques au sein des États membres. Le Royaume-Uni, la Belgique et l'Italie sont bien plus touchés que l'Allemagne voire que la France et ne sont sauvés de la banqueroute que grâce à l'aide étrangère et à des conditions draconniennes (Le RU reçoit même un prêt du FMI !).

B- LES POLITIQUES ET PROCESSUS DE COHÉSION ENTRENT SOUS LA CONTRAINTE D'UNE MONDIALISATION NÉOLIBÉRALE

La concurrence internationale met à mal les économies européennes. Les pays noirs et les industries traditionnelles souffent et ne survivent que grâce aux plans mis en place par la Commission avec l'aval des chefs d'État et de gouvernement. Des programmes d'aide spécifiques sont lancés dans l'urgence : RETEX dans le textile, RESIDER dans les sidérurgie, RENAVAL dans la construction navale. Mais ces programmes sont limités dans le temps car ils sont progressivement considérés comme des distorsions de la concurrence.

De même la PAC, dont une partie des fonds (section “orientation”) devait faire converger les modèles, est attaquée par les tenants du retrait de l'État dans le domaine agricole, que ce soit le Groupe de Cairns qui mène la fronde anti-européenne dans le cycle de négociations de l'Uruguay au sein du GATT ou le Royaume Uni largement hostile à la PAC depuis l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir en 1979.

De nouvelles contraintes pèsent donc sur les politiques de cohésion au moment-même où l'Europe opère ses premiers élargissements méditerranéens vers des pays largement en retard qui réclament toujours plus de dépenses de cohésion.

C'est à cette fin, en 1992 avec le Traité de Maastricht, qu'est institué un Fonds de cohésion pour venir en aide aux quatre pays dont le PIB n'atteint pas 90% du PIB moyen. (Espagne, Portugal, Irlande et Grèce). Les Fonds structurels produisent leurs effets. Les aides représentent jusqu'à 7% du PIB des pays les plus aidés comme la Grèce (adhésion en 1981), le Portugal (1986) et l'Irlande (1973) dans le budget 1994-1999. Progressivement des initiatives transfrontalières permettent de rapprocher les niveaux et modes de vie, avec l'aide des programmes INTERREG. Jusqu'aux années 1990, la cohésion semble se renforcer.

Pourtant le contexte évolue rapidement :

en 1995 l'OMC remplace le GATT et veille plus jalousement sur la libéralisation. Tout pays tiers peut désormais saisir l'ORD (Organe de Règlement des Différends) contre toute distorsion de concurrence supposée ou avérée. L'application de mesures volontaristes devient plus délicate.

Mais surtout, depuis la réforme de la politique régionale de 1988, des transferts de compétence ont été organisés qui vont vers moins de cohésion.

En termes de pouvoir : le Pays Basque obtient de J.M. Aznar en 2002 sa totale autonomie fiscale en échange de la renonciation à sa revendication d’une représentation officielle à Bruxelles. L’Écosse (autonome depuis 1999) réclame la même autonomie fiscale.

Partout se développe un mouvement de demande de plus de régionalisation. Mais régionalisation ne rime pas avec solidarité ...et encore moins avec égalité. Exemple : entre 1955 et 1998, ni la croissance ni l’interventionnisme d’État ou les transferts de compétences organisés par la puissance publique n’ont permis de supprimer le contraste Nord-Sud. Le danger de la régionalisation est l’aggravation possible de ces contrastes. Des courants souverainistes demandent le maintien de l’État régalien pour arbitrer tandis que l’Union prône une subsidiarité générale. La France veut lancer sous J.P. Raffarin une nouvelle phase de décentralisation administrative ... qui pourrait renforcer les contrastes. Enfin, le projet de constitution de 2005 indiquait en toutes lettres la référence au libre marché en 2005 ... Sans TEC, l'Europe semble prête à affronter la mondialisation.

Une véritable révolution culturelle s'est opérée, d'abord par petites touches, puis plus clairement à partir de 1999.

C- RETOURNEMENT DES PRINCIPES : LA CONCURRENCE, LA LIBÉRALISATION DES MARCHÉS ET LA PRESSION DE LA MONDIALISATION DOIVENT ASSURER LA COHÉSION

Dans l'Acte unique de 1986 il était prévu de renforcer les fonds de la solidarité en contrepartie des nouvelles contraintes qui pesaient sur les régions défavorisées. Le budget est alors monté en puissance à 37% du total pour la politique régionale dont l'essentiel est versé au titre de la convergence des économies (budget actuel).

Pourtant le niveau de ces aides est déjà insuffisant et de moins en moins adapté. Depuis la révolution libérale des années 1980 qui accompagne la mondialisation actuelle, le modèle de développement des économies a glissé vers les facteurs de production immatériels. La sphère financière a pris le pas sur les sphères productives, avantageant manifestement les régions les plus avancées et accroissant les écarts entre régions et groupes sociaux. Les nouvelles causes d'inégalités n'ont cessé de se renforcer jusqu'à la crise de ce système non redistributif mais purement cumulatif dans la salutaire (?) crise de 2008- ?.

Contrairement aux principes de la politique régionale de convergence des années 1970-1988, les nouvelles orientations (post 1999) ne privilégient plus les aspects spatiaux mais structurels. C'est ainsi que dans les régions relevant du critère de convergence, plus de 60% des aides reçues doivent être consacrées au financement de la Stratégie de Lisbonne tandis que les régions plus riches doivent y consacrer 75% de leurs aides.

La mondialisation a d'ores et déjà modifié les principes mêmes de la politique de cohésion. Elle se déplace en amont des préoccupations quotidiennes des populations pour tenter de modifier les structures de l'environnement économique (entre autres) des espaces en retard de développement. Elle se place donc sur le long terme et non plus sur l'urgence comme les plans des années 1970-1980. Sachant à quel point la Stratégie de Lisbonne est pour le moment un échec cuisant, on peut s'interroger sur l'efficacité des nouvelles mesures mises au point en réponse au changement de donne.

Par un curieux retournement du raisonnement, une partie toujours plus grande des élites dirigeantes européennes comptait même sur une ouverture plus large des marchés pour gommer les différences. C'est ce qui sous-tend le refus d'augmenter le budget européen dans les débats du Conseil de Berlin en 1999. Alors que l'élargissement de 2004 puis celui de 2007 vont faire entrer des pays accusant un retard économique et social d'une ampleur encore inconnue lors des précédents élargissements, il est décidé de camper sur la ligne budgétaire de 1% du PIB européen alors qu'on voguait encore sur la base de 1.2% du PIB en 1999. On est ainsi tombé à 1.04% pour le budget 2007-2013 (sachant que le budget n'est jamais totalement réalisé puisque certains programmes ne peuvent démarrer quand les pays ou régions auxquels ils sont destinés ne peuvent financer leur quote-part). L'attitude des pays contributeurs nets consiste à geler leurs dépenses en arguant du fait que l'ouverture économique est porteuse de rattrapage plus sûrement que les aides. Autre argument : l'€uro. C'est un argument à double justification. Première justification : les critères de convergence imposent un respect de l'équilibre budgétaire à moyen terme. Toute augmentation des dépenses éloignerait cette perspective dans les rangs des contributeurs. Deuxième justification : l'élargissement progressif de la zone euro est sensé apporter de la convergence au sein de l'UEM (Union Économique et Monétaire). Les États candidats à l'adoption de la monnaie européenne doivent contrôler leur inflation, leurs déficits et leur dette. Leur politique monétariste leur ouvre alors la porte d'un club de moins en moins fermé qui accélère les flux. C'est donc par des politiques en amont des problèmes de cohésion tels qu'il étaient perçus dans la première période des interventions européennes que se joue l'avenir de la cohésion. C'est Lisbonne et l'euro qui doivent servir de leviers.

Ainsi, puisque les processus de cohésion assistés par les instances européennes sont de plus en plus soumis à la logique de la mondialisation, puisque la problématique des rapports entre cohésion et mondialisation a évolué rapidement ces dernières années, puisque la mondialisation jusqu'en 2008 n'était plus sensée détruire la cohésion européenne mais la renforcer grâce à des politiques structurelles d'orientation et à l'union monétaire, le bilan peut être fait. Il consiste à apporter une réponse à la question suivante :

II- LA MONDIALISATION SUSCITE-T-ELLE OU DÉTRUIT-ELLE LA COHÉSION EUROPÉENNE ?

A- LA MONDIALISATION A BEL ET BIEN CRÉÉ PLUS DE COHÉSION

L'exemple le plus frappant est celui de l'Irlande. Certes le pays a reçu des aides massives. Mais les partisans de la mondialisation heureuse mettront en avant l'arrivée d'IDE, notamment venus des États-Unis.

À partir du milieu des années 1980 la croissance irlandaise est remarquable. À tel point qu'entre 1988 et 2001 le PIB par tête double. Depuis l'arrivée au pouvoir du Fianna Fail Party libéral en 1987, l'État irlandais se désengage. Entre 1980 et 2001 le poids des dépenses chute de 15 points de PIB. Mais l'élément central de la politique irlandaise est l'attraction d'IDE. Alors qu'entre 1986 et 1990 les flux d'IDE sont de l'ordre de 100 millions de dollars par an, le seul stock d'IDE américains gonfle de 1 Milliard de $ en 1995, de 2 en 1996 et jusqu'à 4 pour la seule année 1997 ! À tel point qu'au début des années 2000 les firmes étrangères représentent 50% de la production industrielle et les ¾ des exportations du pays. Selon l'OCDE (1999 : L'Irlande : les origines du Boom économique) l'environnement réglementaire “souple” , la flexibilité mais aussi la présence d'une main d'œuvre bien formée et d'un système d'éducation performant sont les facteurs déterminants de ce mouvement d'attraction massif. La fiscalité basse et les agences comme l'IDA (Industrial Development Agency) créée en 1983 ou la Shannon Free Airport Company centrée sur la zone franche de l'aéroport ou l'IFSC (International Financial Services Centre mis en pace en 1987 par le FFP) sont entièrement dédiés à l'inscription de l'Iralnde au cœur de la mondialisation pour en recueillir les fruits.

Par ce biais, le rattrapage irlandais a encore accéléré. À tel point que l'Irlande est passée du statut d'État pauvre de la CEE (modèle 1973) au statut d'État riche en 2009.

Alors qu'en 1990 l'Irlande était encore dépassée par un pays méditerranéen comme l'Espagne, elle la dépasse en 1995 puis rattrape la France en quelques années avant de la laisser sur place en doublant même le Danemark. Le parallèle entre croissance et arrivée massive des IDE est frappant. Surtout quand on considère le PIB.

Le rattrapage progressif des PECO dans les années 1990 avant leur entrée dans l'Union doit aussi beaucoup à l'apport des IDE. Les années 1990 – 2000 sont marquées par la croyance dans le rôle bénéfique des investissements privés auxquels on demande de plus en plus de relayer les États et leurs politiques interventionnistes. L'insertion dans la mondialisation devient un facteur éminent de convergence et d'aide aux pays en retard de développement. La Pologne reçoit ainsi des IDE européens venus d'entreprises qui veulent bénéficier d'un coût du travail plus faible. Elle reçoit aussi les IDE américains dans un flux de capitaux qui ne s'était jamais tari même sous la période communiste quand les Polonais émigrés aux États-Unis faisaient vivre par leurs envois d'invisibles la région de Zakopane par exemple.

B- MAIS LES MARCHÉS INTERNATIONAUX PEUVENT AUSSI RENFORCER LES INÉGALITÉS

Ces exemples de rattrapage rapide ont été mis en exergue par les adeptes de la libéralisation des échanges de capitaux et d'investissements qui y voyaient une confirmation de leur thèse selon laquelle le marché, en créant de la croissance, permettait l'enrichissement de tous dans un monde que les Bisounours n'auraient pas renié (référence à ne jamais utiliser dans une copie, bien évidemment).

Pourtant, à y regarder de plus près, le tableau est plus contrasté : si un pays comme l'Estonie voit son stock d'IDE passer de 48.4 à 93.6% de son PNB entre 2000 et 2005, son voisin letton ne passe que de 27 à 28.7%, montrant une nette préférence des investisseurs (et notamment finlandais) pour Tallin plutôt que pour Riga. La traduction concrète de ce contraste majeur semble avérée : en termes de PIB/habitant, l'Estonie distance nettement ses voisins. De 5600 $/hab en 2000, elle passe 15 478 en 2005 puis 15 309 en 2007 tandis que la Lettonie monte de 4200 $/hab à 13 646 mais redescend à 11 826 en 2007. Les écarts ont tendance à se creuser avec l'entrée en production des investissements.

6.34 Mds de $ reçus en quatre ans contre 3.27 Mds. Le montant va du simple au double. Mais rapporté au nombre d'habitants le contraste est encore plus saisissant : chaque Estonien a reçu en moyenne 4900 dollars d'IDE pendant que son voisin Letton devait se contenter de 1420 ...

Mais au-delà des divergences qu'on peut parfois observer entre pays, les écarts se creusent plus sûrement entre les régions. L'ouverture des marchés n'est pas seule responsible mais son rôle est primordial.

Le rapport de 2003 est implacable.

Alors qu'on retrouve nettement des effets de rattrapage des provinces espagnoles, le Portugal s'enfonce tout aussi nettement. Le Tras-os-Montes entraine la région Nord dans le décrochage malgré le contrepoids de Porto. Toutes les régions de République tchèque s'éloignent de la moyenne communautaire au seul profit de la région capitale. Alors que les aides européennes sont limitées aux programmes PHARE et ISPA, les contrastes se renforcent. Dans le même ordre d'idées, les régions britanniques en crise (Pays de Galles intérieur, Écosse, Nord Angleterre) voient le Bassin de Londres capitaliser toute la croissance. Un schéma équivalent est représenté par la Suède où Stockholm et la Scanie échappent au décrochage et s'enrichissent.

Derrière ces évolutions qui vont à rebours de la notion de cohésion se trouvent les hommes et les femmes de régions délaissées pour qui l'idéal du Préambule du Traité de Rome est manifestement en panne. L'Europe n'échappe pas à l'évolution qui touche le monde entier et dont le diagnostic est posé depuis 2003 au moins par les responsables des plus grandes organisations internationales :

Quand en 2003 François Bourguignon prend la succession de Nicholas Stern au poste de Chief Economist de la Banque Mondiale, il affirme déjà haut et fort : “Quant aux inégalités, je crois qu'on est obligé de reconnaître qu'elles ont augmenté ces vingt dernières années dans le monde en développement comme dans la plupart des pays industrialisés”. (in “Bilan du Monde 2004”).

C- LOGIQUE D'ENTREPRISE CONTRE P.A.T : LE PROBLÈME (OU LA PEUR ?) DES DÉLOCALISATIONS

Les entreprises recherchent en effet les pays à faible coût de main d'oeuvre. C'est ce qui explique pourquoi on peut faire dire le contraire de la réalité aux chiffres de la cohésion. En ne s'attardant que sur l'échelle des pays, on s'aperçoit que les pays à faibles revenus se rapprochent progressivement de la moyenne européenne à l'exception du Portugal et de Malte. (cf Tableau et carte ci-dessous).

Le Portugal est à ce propos un exemple d'échec de la politique de cohésion qui a dérapé dans toutes ses régions, y compris la région capitale autour de la Mer de Paille ... Le pays n'est plus aussi attractif qu'il l'était : concurrencé par le coût du travail à l'Est, il perd son principal avantage comparatif. La situation est paradoxale : la cohésion lui a permis de rattraper en partie le niveau de ses voisins mais ce rattrapage imparfait le fait maintenant replonger : la cohésion s'est arrêtée en chemin du fait des élargissements de 2004 et 2007. La fenêtre de tir du rattrapge s'est refermée avec l'arrivée de concurrents plus attractifs. Mais dans le détail, même dans les PECO, ce sont les régions capitales qui absorbent la manne des IDE. L'Irlande enfin est un exemple frappant de la volatilité des positions acquises lorsqu'elles dépendent d'entreprises dont la stratégie échappe totalement aux politiques des États. Le pays est le plus touché, ces dernières années, par les délocalisations : plus du quart des emplois supprimés dans les entreprises de plus de 100 personnes est dû à des délocalisations. Le monde de l'électronique et de l'informatique ainsi que celui des services liés à ces deux secteurs a commencé à quitter le pays pour d'autres cieux. En ce sens (et de manière paradoxale voire cynique), une fois de plus les jeux de la mondialisation agissent dans le sens de la cohésion en faisant replonger un pays qui s'était élevé bien au-dessus du niveau moyen de l'Union européenne.

Pourtant les délocalisations ne sont pas responsables de tout. Il suffit de prendre conscience que leur poids dans la destruction d'emplois est le plus souvent minime dans la plupart des pays (8.8% en France par exemple entre 2002 et 2007). Point n'est besoin de l'arme de destruction sociale que constitue la délocalisation dans les espaces de départ pour qu'une entreprise joue un rôle néfaste sur la cohésion.

Ainsi, une politique d'aménagement du territoire (PAT) visant à unifier les niveaux de développement de l'Europe devient impossible que ce soit entre les États ou entre les régions de chaque État. L'exemple polonais le montre : entre le schéma autoroutier voulu par l'État (qui consistait en un quadrillage homogène du pays) et les autoroutes finalement construites, il y a le jeu de la rentabilité immédiate ou à moyen terme qui a guidé les entreprises de BTP occidentales pour privilégier l'axe Ouest-Est du Sud du pays.

Même l'axe européen Gdansk-frontière allemande n'a pas été construit. Ce ne sont pas seulement les politiques régionales d'un État qui sont rendues inefficaces par le jeu du marché mais les politiques d'intégration au niveau européen qui sont remises en cause.

Dans ces conditions, comment l'Europe pourrait-elle échapper à cette partition caricaturale qui oppose régions pauvres et régions riches ?

Suit une dernière partie sur les évolutions les plus récentes de la position de l'Europe et de sa politique de cohésion face à la mondialisation.

III- CAR, EN DERNIÈRE ANALYSE, N'EST-CE PAS L'EUROPE QUI EST RESPONSABLE DE SON ABSENCE DE COHÉSION, PLUS QUE LA MONDIALISATION ?

Où l'on reviendrait dans un A- sur la responsabilité de l'Union Européenne dans le retard de la cohésion par le choix initial de ne pas mettre en oeuvre de véritable Europe sociale

A- L'ABSENCE D'EUROPE SOCIALE, RESPONSABLE DES EFFETS DÉLÉTÈRES DE LA MONDIALISATION ET D'UNE COHÉSION PARADOXALE

L'Europe a été construite sur une logique essentiellement économique. Contrairement à ce que le Préambule du Traité de Rome laissait supposer, l'aspect social est resté secondaire. Les États sont responsables de ce déficit en n'ayant jamais voulu abandonner leur “modèle”. La période propice au rapprochement des modèles sociaux (les Trente Glorieuses où les déficits publics sont contenus) n'a pas été mise à profit. La politique des “petits pas” voulue par Jean Monnet n'a pas supprimé les spécificités nationales. Du système scandinave le plus protecteur au “moins-disant” social des pays les plus libéraux ou en retard de développement, les modèles nationaux sont trop variés. À partir de 1980, la fenêtre d'opportunité est refermée. Quand la mondialisation s'accélère sous le choc de la révolution libérale, la seule évolution sensible vers plus d'unité est constituée par l'abandon d'une partie de leur protection par la plupart des États après de la crise de la société keynesiano-fordiste des années 1970. Dans ce sens l'ouverture des marchés (la mondialisation) rendue possible par les idées d'un Milton Friedman et l'École de Chicago débouche sur l'adoption d'un modèle libéral d'inspiration anglo-saxonne du fait de la conversion des élites, même de gauche, à une sorte de realpolitik économique.

Les élargissements du XXI ème siècle, en intégrant des pays à systèmes sociaux déliquescents et non financés, ne fait que renforcer encore les contrastes et les effets d'aubaine pour des entreprises lancées dans la compétition internationale. L'affaire de la directive sur les services ou “Directive Bolkestein” (qui secoue la vie politique européenne de 2003 à 2006) montre l'absurdité du jeu du libre marché qui n'est qu'une façon d'aboutir à un nivellement par le bas de tous les droits sociaux. Encore une fois, l'ouverture de la mondialisation suscite une sorte de “cohésion”. Mais c'est une cohésion qui se construit sur la destruction des systèmes les plus protecteurs. En effet, en instituant le principe du pays d'origine (PPO), Frits Bolkestein souhaitait permettre à un salarié d'être employé dans un autre pays aux conditions de l'État d'où il venait. Un ouvrier polonais pouvait alors être employé en Allemagne mais payé et protégé selon les systèmes en vigueur en Pologne. En Suède, les effets délétères de cette directive (finalement amendée puisque le PPO est abandonné après vote du Parlement) sont concentrés au printemps 2004 dans ce qu'on a appelé “l'Affaire de Vaxholm” dans la banlieue de Stockholm où des ouvriers lettons sont employés à la construction d'une école selon les règles lettones. C'est sur cette affaire Bolkestein que la campagne du “non” en 2005 a pu créer la figure symbolique du “plombier polonais” et renforcer encore l'opposition à l'Europe qui se mettait en place.

Puis dans un B- sur la désunion européenne faite de renaissance de nationalismes et de préférences nationales, la résolution de la crise actuelle ne mobilisant pas toujours les Européens dans un même projet.

Enfin, dans un C- on pourrait revenir sur le vrai sens des politiques normatives pour créer plus d'unité chez les Européens, politiques finalement aiguillonnées par la mondialisation ?