Le bidonville dans l'espace urbain légal : un révélateur des dysfonctionnements socio-économiques ou de l'inventivité intégratrice des sociétés des pays du Sud ?

Sujet qui paraît simple : évidemment, le bidonville est le révélateur de problèmes socio-économiques. Mais dans une approche géographique on doit se polariser sur l'espace et montrer comment la situation du bidonville par rapport à la ville légalement construite est un marqueur pertinent de ces dysfonctionnements.

Cependant, comme les sociétés et les économies des pays du tiers-monde sont marquées par des évolutions heurtées et parfois des crises multipliées par une mondialisation qui exacerbe les inégalités, les dysfonctionnements du bidonville peuvent être abordés comme une illustration déformée de situations difficiles et que l'on retrouve à toutes les échelles : du quartier au pays ou à des espaces plus vastes.

C'est ainsi que les solutions trouvées par les habitants des bidonvilles pour survivre et trouver une place dans l'espace foncier et la société qui les entoure peuvent éclairer la situation de pays et de collectivités locales poussées à inventer de nouvelles voies du fait de la réduction des budgets dans un contexte de libéralisation plus ou moins imposée. Puisque les budgets sociaux sont de plus en plus limités, puisqu'il est impossible à des États et des municipalités de lutter contre la pauvreté du fait de leurs maigres ressources, l'inventivité bidonvilloise peut trouver un écho dans la ville légale, soulagée d'un poids budgétaire trop lourd à porter. C'est ce que montrera la deuxième partie du plan, quand la légalisation foncière des “invasions” a posteriori accélère l'intégration sociale déjà prise à bras-le-corps par les bidonvillois.

Toutefois les situations sont incontestablement complexes et échappent à toute généralité : deux bidonvilles d'une même cité ne sont pas interchangeables. De multiples paramètres viennent interférer pour donner des réponses variées aux questions posées par le sujet. Politique, économie, origines, ancrage dans le temps sont autant de critères qui permettront de donner en dernier lieu une réponse circonstanciée selon la situation particulière à chaque bidonville du tiers-monde. Ce sera la mission assignée à une typologie finale.

I- Le bidonville est nécessairement un symbole de dysfonctionnement.

A- Réflexion sur sa place dans l'espace par rapport au reste de la ville

ségrégation, relégation. description de bidonvilles.

Sur quels terrains ? Problème de l'insalubrité : pollution, nuages de poussières de Nezahualcoyotl (plus grand bidonville d'Amérique, à Mexico) sur le lit asséché d'un ancien lac (dont il ne reste qu'une version réduite avec le lac de Texcoco). Plus ou moins dangereux : versants, coulées boueuses, inondations de Jakarta. Exemple de Douala : zones conquises sur la forêt, la mangrove ou les collines pour se retrouver “entre soi”. A Buenos Aires les bidonvilles sont concentrés dans les bañados (vallées inondables) et sont victimes de crues catastrophiques par moments : 200 000 sinistrés en mars 1988. Outre les bañados, les bidonvilles trouvent place dans les friches industrielles. Ce sont des “villas miserias” ou des bidonvilles à la limite du lotissement seulement illégal : les asentamientos, parfois immenses (jusqu'à 80 000 habitants dans cette mégapole de 12 millions d'habitants.

Les autorités tentent de dissuader les pauvres de construire de tels quartiers.

Entourés de murs (Kibera à Nairobi que l'on voit derrière ses murs dans le premier plan du film La constance du jardinier en 2005 sur les dérapages des firmes pharmaceutiques en Afrique qui tuent aussi sûrement que les armes quand leurs intérêts sont en jeu, Mexico pour les JO). Expulsion des pauvres en périphérie, les bidonvilles du centre-ville étant jugés indésirables pour le régime des généraux en Argentine lors de la coupe du monde de football en 1978. Ligne rouge immatérielle autour des favelas. Autre monde. Enclaves aussi bien dans les faits que dans les têtes. Lien par le parasitisme et les détournements (branchements pirates)

B- Témoins de crises multiformes

Ce sont bien des espaces d'exclusion, témoins de sociétés bloquées, dysfonctionnelles. Résultats de crises socio-économiques à tous les niveaux : local, régional, national, en lien avec la mondialisation qui aggrave les inégalités surtout sur deux continents : Afrique et Amérique latine.

Exemple de la paupérisation accélérée en Argentine en 2000 2001. Les dictatures avaient affaibli son économie (surtout celle de 1976 à 1983). Le maintien de la parité Peso-dollar dans les années 1990 a épuisé les réserves de la banque centrale et fait le reste : crise noire de 2001. La pauvreté touche de plein fouet les classes moyennes laminées par l'hyper-inflation et la disparition de la monnaie. Les pauvres sont rejetés vers l'extérieur de la ville et ses couronnes externes. La ségrégation socio-spatiale s'aggrave. 50% de la population tombe au-dessous du seuil de pauvreté avant l'élection de Nestor Kirchner en 2003 et son chantage réussi pour renégocier les titres de la dette (132 Milliards de $) à 35% de leur valeur ...

Problème de l'exode rural (du Nordeste par exemple, ou de l'altiplano des pays andins vers les villes de la selva et ses fronts pionniers ou celles de la plaine côtière). Le dysfonctionnement n'est donc pas uniquement celui de la ville mais aussi d'autres échelles.

Tupac Amaru à Lima ne dispose pas d'égouts ni de l'électricité : la découverte de vestiges incas (une nécropole) sur son site en 2000 pourrait permettre un équipement rapide mais litige avec le ministère de la culture ...

C- Mais aussi réponse à ces crises : une ébauche d'intégration

L'espace du bidonville est fonctionnel. Appelé à se fondre progressivement dans l'espace ? Producteur d'espace urbain. Ses propres règles. Sa propre société. “L'entre soi” des groupes ethniques à Douala. L'homogénéité ethnique et l'entraide permettent de réhabiliter en permanence l'habitat. On passe de la case originelle en bois à 80% (carabottes = simples planches éclatées) puis en semi-dur puis en dur (parpaings et ciment). Case de la ville comme consécration pour les Bamilékés qui gardent une case au village (de meilleure qualité : la première à être améliorée “en dur”). Hiérarchie au sein du bidonville. Parfois violence, gangs. Sorte d'intégration sociale par défaut en dehors de l'espace urbain légal. Mais manque alors l'intégration au niveau de l'ensemble de la ville.

Tupac Amaru est une création extérieure à la ville pour recréer une communauté d'origine indienne. Esprit de communauté pour faire face aux problèmes de la précarité et de la pauvreté. Une avenue centrale en béton sert d'armature pour le vie collective avec ses maisons mais surtout quelques commerces et l'école.

L'absence des égouts est compensée par des travaux collectifs quotidiens pour évacuer les eaux et rendre l'espace salubre.

Pas d'électricité mais une entreprise de batteries est créée sur place pour permettre aux artisans locaux de travailler après le coucher du soleil mais aussi pour allumer les téléviseurs et suivre le ... football qui crée une autre forme de lien social.

On voit surgir des améliorations, une vie inventive qui permet de passer à la régularisation.

II- De l'exclusion à l'intégration : les voies bidonvilloises

A- L'enjeu de la reconnaissance légale

Voies multiples. Gécékondu légalisé.

Rencontre de deux logiques sous la contrainte. Celle des bidonvillois qui veulent passer d'un statut de précaire à celui de citadin installé. celui des collectivités locales et des États qui n'ont plus les moyens de planifier l'urbanisme sous la pression des PAS.

A ce moment du raisonnement il faut montrer que l'inventivité n'est pas que du côté de l'illégal mais aussi du pouvoir. Exemple de Douala : les zones illégales ou “coulées urbaines” ont débordé les zones prévues par l'État, la préfecture et la municipalité. Malgré le bouclage vers “Douala Nord” avec construction d'une ville-nouvelle qui est restée sans le moindre habitant pendant des années ! Devant l'inefficacité des plans et la détérioration des finances publiques, le Cameroun légalise, ce qui accélère la transformation des quartiers illégaux.

Résolution nécessaire du blocage foncier pour contourner les problèmes économiques aggravés par les PAS.

Municipalités peuvent tirer profit des modes de construction économique comme dans les villes turques qui adoptent les normes de construction des gécékondus. (définition en fin de billet)

La mondialisation provoque une remontée des inégalités dans les pays du Sud et une chute des budgets d'État. Le bidonville devient alors une réponse, un lieu de rencontre paradoxal qui renforce l'économie en permettant un meilleur fonctionnement des villes.

B- L'intégration progressive

Prendre les exemples des favelas de Rio pour montrer comment l'économie informelle se formalise petit à petit.

A Buenos Aires les nouveaux pauvres recyclent des cartons et papiers à partir de la crise de 2000 2001. Entre 30 et 40 000 personnes vivent ainsi en prospectant toujours les mêmes quartiers riches. Premier lien entre les deux mondes.

Rôle des municipalités qui raccordent les quartiers aux réseaux par des bornes puis totalement quand la légalisation arrive.

Exemple de la “barriada” de Tupac Amaru à Lima (Pérou) : quelques services municipaux et d'État. Les “pobladores” (habitants de la barriada) ont droit à une école publique dont les éducateurs sont payés par l'État tandis que l'école a été construite par la communauté des pobladores qui doivent acheter le matériel éducatif.

La solidarité est une nécessité et un accélérateur d'intégration dans ce cas. L'État ne fait pas les travaux sur un site d'invasion mais doit tolérer l'occupation. Les travaux sont pris en charge localement. La reconnaissance peut alors avancer plus vite.

C- Les facteurs déterminant les processus d'intégration

Tous les bidonvilles n'évoluent pas de la même façon : revue de détail des forces en présence et des contextes qui jouent un rôle sur les évolutions: poids politique (au-dessus de 2000 habitants en Turquie, les bidonvilles ont droit à des élus). Poids ethnique (force des Bamilékés dorénavant la moitié des habitants de Douala : poids politique par la même occasion). Âge du bidonville : relativement déterminant dans les favelas de Rio (mais non suffisant). Inventivité au sein du bidonville liée à tous ces facteurs. Parfois l'ancienneté du bidonville qui ancre les sociétés.

Mais Tupac Amaru prouve qu'un bidonville récent (fondé en 1989) peut obtenir des aménagements (pas encore l'électricité toutefois).

Risque de blocage aussi. Selon l'organisation de la société nationale (les castes en Inde).

Inventivité relayée ou non par les États ou les municipalités : rôle de l'étiquette politique avec variation selon les époques (cf décennie de disparition des dictatures en Amérique latine = années 1980 mais en même temps ralentissement économique préjudiciable). Les critères typologiques sont donc innombrables et permettent de rendre compte de l'extrême variabilité de situations.

Partout dysfonctionnements économiques majeurs.

Ne pas se contenter de regrouper par continents :

Amérique latine différences multiples : selon implication des États et collectivités mais aussi niveau économique atteint au niveau national : Venezuela et Brésil ne sont pas équivalents. Le Brésil évolue selon les décennies et le pouvoir politique (fin de la dictature en 1985). La Bolivie, avant 2006, va vers davantage d'inégalité et d'exclusion-relégation (d'où les mouvements populaires qui amènent Evo Morales au pouvoir : retour dans le jeu politique et l'intégration par ce biais).

Dysfonctionnements multiples en Afrique. Asie mieux dotée ? Mais problème des castes et minorités ethniques parfois : reflet des problèmes profonds d'intégration au-delà des problèmes de développement

III- La planète bidonvilloise.

A- Quand l'intégration urbaine est pratiquement impossible pour des populations marquées par leur origine.

L'ethnie comme base du quartier auto-construit de la ville africaine. Pas d'évolution à moyen terme sauf quand l'ethnie devient majoritaire dans la ville. L'intégration ne se fait pas vis à vis de la ville mais plutôt de la campagne par les remises. Les Indios de Lima venus de la cordillère ne parviennent pas à sortir de leur condition.

La caste comme cause d'immobilisme aggravé. Hors castes, les intouchables connaissent les conditions les plus précaires dans les slums.

reproduction des exclusions de génération en génération.

À la rigueur pour les populations issues de l'exode rural, la ville n'est qu'une étape de consécration dans le projet personnel d'un migrant. Ils sont toujours liés à leur village d'origine.

B- Quand le dysfonctionnement économique et social retarde l'intégration

En Asie du Sud Est, pas de blocage ethnique ou de caste a priori. Le système libéral qui joue sur l'utilisation d'une main d'oeuvre à bas coût et sans droits dans les zones franches maintient les bidonvilles en l'état. L'exclusion reste la règle à Manille : ce modèle est d'autant plus permanent et les structures reproductibles que la croissance économique a pris du retard. Ce qui est valable pour les Philippines le devient moins pour la Malaisie 4 fois plus riche par habitant.

Certaines favelas brésiliennes fonctionnent de cette façon. “La cité des hommes” (l'histoire de deux jeunes -Laranjinha ou "patite orange" et Acerola (encore un fruit !)- d'une favela de Rio sous le contrôle des narco-trafiquants montre ce modèle. La venue massive de paysans sans terres vient d'autant plus exercer une pression sur le marché du travail légal.

La Mare sur la mangrove de la Baie de la Granabara en est le modèle. Elle est surnommée “La poudrière” du fait de la violence générée par des gangs de trafiquants de drogue qui organisent des lignes de démarcation au milieu de la favela. Femmes et enfants sont piégés dans cette favela de 132 000 habitants. Le chômage est endémique.

La favela Rio das Pedras, dans l'Ouest et avec 90 000 habitants ne connaît pas les mêmes problèmes de gangs mais n'est guère mieux lotie : ses habitants venus du Nordeste sont toujours confrontés aux bas salaires, à l'absence de réseaux d'assainissement et d'infrastructures de santé et scolaires.

C- Quand tout devient possible

Par la volonté commune :

Cas de Tupac Amaru où la pauvreté n'est plus marginalisée. Elle a servi de ciment à l'organisation communautaire. Les Pobladores, fidèles à leurs racines indiennes, transmettent des valeurs culturelles et négocient, à force de travail, avec l'État péruvien. Ceci d'autant plus facilement que des ONG (comme Solidarité avec le Pérou, ONG française) s'occupent d'installer l'adduction d'eau.

Mais exemple viable surtout du fait de l'homogénéité de sa population et la faiblesse du nombre de ses habitants. Les autogestions de ce type sont plus difficiles à organiser dans des grands bidonvilles ...

Par l'évolution patiente de l'économie et des habitants :

Exemple de Rocinha. grand bidonville carioca. Pas vraiment de communauté mais des intégrations progressives par le marché notamment, via les services rendus aux quartiers riches adjacents au départ. On en arrive même à un phénomène de mise en place de services dans et pour le bidonville comme des taxis à deux roues pour monter les gens que les hauteurs du bidonville quand le phénomène d'asphaltisation le permet. L'asphaltisation marque le moment où les rues du bidonville sont enfin revêtues. C'est un signe manifeste de son intégration dans l'économie urbaine.

Par la volonté d'un État :

Exemple des NUDEs (NUcleos de Desarrollo Endogeneo) ou noyaux de développement endogène pour venir en aide aux pauvres des bidonvilles de Caracas. Nationalisation des pétroles entre 2001 et 2006. Annonce le 26 février 2007 de la nationalisation au 1er mai des majors du bas-Orénoque (parmi lesquelles Total et Exxon-Mobil) : 60% pour l'État et donc une part tout aussi importante des tarifs à l'exportation. L'argent du pétrole est dorénavant destiné aux familles nécessiteuses. Organisation d'ateliers collectifs. Envoi de médecins de Cuba contre pétrole.

Par la pratique légale :

Les gécékondus de Turquie, ces quartiers construits en une nuit, qui sont légalisés au bout du compte et finissent même par devenir la norme dans les processus de construction ....

Conclusion :

De nouvelles formes d'urbanité apparaissent quel que soit le lien qui unit le bidonville à la ville légale. Les embuches sont nombreuses sur la voie de l'intégration mais la variété des voies trouvées démontre bien l'extrême inventivité des populations pauvres des bidonvilles. Ce qui permet le rapprochement de la ville légale et le passage au rang de quartier est un exemple de ce qui peut faire des pays du Sud un laboratoire de nouvelles formes d'activités sous la contrainte des marchés extérieurs ou grâce à ces derniers (parfois).