Tout commence en 1947 avec la parution de la pièce de Tennessee Williams “Un tramway nommé désir”. Blanche Dubois prend le tramway “Désir” puis change pour le “Cimetière” avant de descendre à la station “Champs Élysées” où habite Stella, sa soeur, mariée à Stanley Kowalski ... Le propos est transparent : “Désir” comme ce qui motive Blanche, ce qui résume sa vie de débauche, “cimetière” comme ce qui l'attend au bout du compte ainsi que “Champs Élysées” où finissent les âmes dans la mythologie grecque.

Dans un programme d'HG en ECS, on peut replacer la pièce (et le film d'Élia Kazan en 1951) en perspective avec deux autres films qui ont marqué l'histoire : “Point limite zéro” en 1971 de Richard Sarafian, ainsi que “Gran Torino” de et avec Clint Eastwood, sorti en 2009.

Le point commun à ces trois oeuvres : les Kov(w)alski.

1947 : dans le monde décrit par Tennessee Williams, l'Amérique est encore immobile. Pour la future classe moyenne, la voiture est devenue un luxe rare : pendant trois ans, de 1942 à fin 1944 le pays n'a pas produit une seule voiture, engagé qu'il était dans l'effort de guerre. Les États-Unis viennent de vivre une période particulière : celle de l'immobilité, de l'arrêt de la construction de la moindre autoroute, de la rupture avec la tradition de mouvement des Américains. Pièce et film se déroulent dans un huis-clos. Les grands espaces sont loin. Le déplacement se borne aux trajets limités des transports en commun dans le Carré français.

Puis viennent les Trente Glorieuses. Celles de la voiture reine. Encore plus que dans les années d'avant-guerre, l'automobile est le moteur de l'économie. Au point de faire de la croissance américaine le type-même de croissance non-durable. On peut voir dans la trajectoire de Kovalski, le héros de “Point limite zéro” (“The vanishing point”) de Richard C. Sarafian, une métaphore de cette croissance. Alors qu'il tente le pari fou de relier Denver à San Francisco en moins de 15 heures pour livrer une Dodge Challenger (l'idée du défi est toute entière contenue dans le nom de la voiture), soutenu par l'animateur radio aveugle “Super Soul” qui le tient pour le “dernier Américain libre”, Kovalski (qui n'a pas de prénom et devient un concept, celui de l'homme libre dont la liberté est symbolisée par la voiture) meurt dans un accident inéluctable. Sortie de route du modèle américain. Nous sommes en 1971. Le dollar quitte Bretton Woods. La crise pétrolière est proche.

Fin de la saga Kovalski ?

Non. Car Clint Eastwood veille.

Cette fois, il s'appelle Walt. Comme un certain Disney qui annonce encore sur la vidéo d'accueil du parc Disneyland d'Anaheim “The symbol of american freedom is the highway”.

L'époque n'est plus à la voiture. Walt Kovalski dispose d'une Ford Gran Torino modèle 1972. Une voiture d'anthologie. D'avant la crise. La grande soeur de la Gran Torino modèle 1975 de Starsky (encore un Américain d'origine polonaise ?) et Hutch. Mais dans le film de 2009 la voiture ne quitte presque jamais son garage. Le secteur de l'automobile est en panne. Les géants de Detroit sont en train de passer sous la protection du Chapitre 11.

Quand le voisin de Kovalski, Thao (Chinois d'origine Hmong, donc immigré comme la famille de Kovalski l'a été dans le passé) tente de voler la précieuse Gran Torino, Walt ressort son M-1. L'auto-défense (qui n'a jamais aussi bien porté son nom) motive le vieux propriétaire irrascible. Puis finalement, c'est le même Thao qui deviendra le légataire de la voiture nommée “désir”, symbole d'une Amérique du passé, quand les États-Unis triomphaient encore. De là à voir un passage de témoin entre les États-Unis et la Chine, il n'y a qu'un pas que je vous laisse franchir.

Ne voyez pas dans ces liens croisés un simple jeu du hasard. Chez Clint Eastwood, rien n'est dû au hasard. Walt fait sens. Le t-shirt aussi, qui rappelle furieusement le vêtement qui a tant fait pour la gloire de Marlon Brando dans le rôle de Kowalski. Cette fois, il est porté par un homme de 78 ans. L'Amérique a vieilli. Et puisque Clint Eastwood a annoncé que “Gran Torino” serait son dernier film en tant qu'acteur, comment ne pas voir dans l'année du modèle Ford (1972 mais mise en production en 1971) un clin d'oeil à la sortie de son premier film en tant que réalisateur (“Play Misty for me”) le 2 janvier 1972 et un adieu tardif au personnage récurrent d'Harry Callahan qui a tant fait pour le propulser au rang de star et lui a mis le pied à l'étrier comme réalisateur, Don Siegel lui permettant alors de réaliser sa première scène sur un film en 1971 ?

Reste une énigme à résoudre : pourquoi ce retour des Kovalski dans la mythologie cinématographique américaine ? Kovalski, en polonais signifie “forgeron”. En anglais, forgeron se disant “Smith”, les Kovalski sont devenus Monsieur Tout-le-Monde. Ils ont un nom polonais mais sont devenus des M. Smith comme les autres. Ils symbolisent l'idée d'une nation d'immigrants devenue melting pot.

Une idée qui a tendance à exploser ces dernières années. Le moteur de l'intégration est devenu un moteur à explosions ...