Un peu de calme et de contemplation avant l'effort.

Au petit matin, le Mont Serein porte tellement bien son nom ...

Suivent un peu plus de six heures de montée entrecoupées de descentes à petite vitesse : jamais plus de 80 km/h. Il faut récupérer.

"Tout ça pour ça ?" me direz-vous ... Une médaille. Certes. mais bien plus encore. Une libération massive d'endorphines pendant des heures qui vous laisse un souvenir exceptionnel et vous fait trouver le temps long jusqu'au prochain défi vaguement inutile : Les galériens du Ventoux. Non pas trois ascensions le même jour ou 4443 m de dénivelées positives mais quatre, soit 6052 m et 180 km dans la journée.

Vivement l'été prochain !

Continuons en posant la question essentielle ...

Pourquoi le Ventoux ?

Pourquoi le monter, comme moi, depuis qu'à 12 ans j'ai un jour enfourché mon Peugeot à roues de 600 et à développement unique en plein après-midi de juillet alors qu'il faisait si chaud à Malaucène ?

Le Ventoux n'a rien à voir avec les autres cols. L'été dernier, Allos, Larche, Lombarde, Bonette, Couillole, Valberg, Champs, Cayolle, Izoard, Agnel, Lautaret, Galibier, Glandon, Croix de fer, Mollard, Madeleine, Télégraphe, Iseran, Petit St Bernard, Cormet de Roselend, Pré, Saisies, Aravis et d'autres, moins relevés, n'ont été que des hors d'oeuvre destinés à préparer le seul et unique Ventoux.

À la question "pourquoi monter un col", je réponds "pour préparer le Ventoux". Donc, la seule question qui vaille devient nécessairement (et j'en reviens à mon point de départ, tel le cycliste qui redescend par la même route) : "Pourquoi le Ventoux ?" ...

Déjà, petit, les cols des Baronnies où je m'entrainais n'étaient vécus que comme l'antichambre des 1912 mètres sur lesquels je lorgnais avec envie.

J'ai maintenant 48 ans et cet été encore je l'ai "fait" une bonne dizaine de fois, dont trois fois le même jour pour devenir le "Cinglé" numéro 2810.

Je grimpe le Ventoux depuis 36 ans et je n'ai appris l'existence du "Club des Cinglés du Ventoux" que l'année dernière. Il y a là un premier indice, une première piste explicative de ce goût immodéré et tenace ... Le Ventoux, c'est d'abord une histoire personnelle entre cette montagne posée au-dessus de la plaine et moi.

N'oubliez pas qu'au contraire des autres cols et sommets du vélo de route, il est visible à des dizaines de kilomètres et se rappelle toujours à votre souvenir quand vous sillonnez les Baronnies ou le Comtat. Il en devient obsédant.

Alors vous y allez. Vous le montez (retenez bien le verbe). Vous le grimpez (retenez toujours ce verbe). Votre progression est lente (au top de ma forme, je n'ai jamais pu le faire à plus de 14 km/h par Malaucène) (maintenant quand je fais du 12 à 13 km/h, je suis comblé). Progression lente qui, par moments (dans les longues lignes droites qui précèdent le Serein) (dans le long passage forestier qui mène au Reynard) (dans les virages répétitifs qui vous séparent du sommet par le versant Sud, au milieu des calcaires vaguement urgoniens) vous fait penser à du sur-place. Vous êtes mobile et statique à la fois. Cuisses, mollets, reins sont en action sinon en feu. Le coeur accélère. Le souffle est oppressé. Les bras sont tendus sur votre guidon tandis que votre dos se cambre quand vous grimpez en danseuse pour soulager les cuisses.

Pourtant vous avancez puisque petit à petit les arbres disparaissent et le mont se découvre dans toute sa splendeur :

c'est au chalet Reynard que vous le découvrez, quand il est nu

c'est dans une combe, peu avant 1700 mètres d'altitude, qu'il se livre enfin à votre vue quand vous le montez par Malaucène.

Récapitulons :

c'est une histoire entre vous et "elle" : la montagne (même s'il faudra revenir sur le genre très masculin de cette montagne)

vous la grimpez, vous la montez

votre effort est répétitif, cuisses et reins sont en jeu et la cambrure du dos, bras tendus, devrait maintenant vous faire penser à un tout autre genre d'activité où l'horizontalité prime sur la verticalité le plus souvent ...

Puis vient le sommet où, après un dernier coup de reins (décidément ...) dû à une accélération soudaine et brève de la pente, vous pouvez arrêter votre effort car le but a été atteint. Vous pouvez jouir (j'emploie bien sûr ce mot à dessein) du paysage. Votre regard embrasse (à dessein vous dis-je) un panorama exceptionnel : 360 degrés de vallonnements, de croupes, de crêtes, de sillons, nimbés de brume la plupart du temps ou exceptionnellement nets quand le mistral souffle ou vient de dégager le ciel.

Et puis il y a cette Tour, fièrement posée sur le mont ... Dressée vers le ciel. Symbole phallique de puissance sur un mont chauve, comme décalotté. Pas besoin d'aller plus loin : la montée du Ventoux puise dans vos réserves mais vous redonne toute la vigueur du Mont quand vous l'atteignez. Ce sont les endorphines, certes. Mais c'est aussi le symbole doublement viril du mont dressé au-dessus de l'horizon, d'où que vous veniez, et de la Tour à son sommet. C'est une mise en abymes de la puissance sexuelle (ça y est, j'ai lâché le morceau ... mais c'était tellement évident ...).

Pensez-y : vous l'avez fait et vous avez dû fournir des efforts. Pourtant ce ne sont que de bons souvenirs. Je connais peu d'activités qui épuisent à ce point le corps et vous laissent dans un tel état de félicité !

C'est ce que je disais il y a peu à la femme adorable qui a la patience et la volonté étonnante de vouloir partager ma vie et posait la sempiternelle question "Pourquoi le Ventoux ?".

Parce qu'aussi, après cette montée qui vous mène au nirvana du cycliste, il y a le retour ! Revigoré par votre arrivée au sommet, vous vous engagez dans une descente vertigineuse : 25 minutes à une demi-heure de jouissance pure et grisante. On ne décrit pas la jouissance. On la vit (je sais ... c'est un mot à double sens, une fois de plus).

Il y a quelques années, les frères Larrieu ont sorti un film "Peindre ou faire l'amour". Le Mont Ventoux mériterait aussi son film. Il s'intitulerait "Monter le Ventoux ou faire l'amour", l'un étant la sublimation de l'autre, les deux ouvrant les fenêtres du corps et de l'âme quand ils confinent à l'expérience mystique.

PS : je comprends mieux pourquoi le Ventoux me démangeait tant à la pré-adolescence.