Le film de John Carpenter date de 1988. Il montre un monde en pleine révolution.

« Ma femme et mes deux gosses sont restés à Detroit » dit Franck, nouveau camarade de John Nada, le héros. L'Amérique du fordisme est morte. L'automobile est déjà en crise. Bien avant la crise actuelle. Pour trouver du travail, il faut se déplacer et aller en Californie, dans la sun belt.

Vous vous souvenez : le déplacement de l'activité économique vers l'ouest et le sud : (on ne se refait pas ... vous allez avoir droit à une petite carte ...

Pourtant, même là, où la croissance est maximale, le chômage semble sévir ...

Malgré la croissance des années 1980, le chômage s'est installé dans la société américaine.

Certes, son niveau ne cesse de baisser. Comme vous pouvez le constater, en 1988, à la sortie du film, le taux de chômage aux États-Unis est tombé au-dessous de 6% alors qu'il atteignait 10% au moment de la récession de 1981-82. Le modèle reaganien (les "reaganomics") semble fonctionner. Mais les statistiques passent sous silence une autre réalité : le chômage caché dont parle Joseph Stiglitz (rien à voir avec un personnage du célèbre "Inglorious Basterds" ...) dans son dernier ouvrage « Le triomphe de la cupidité ». Le Bureau of Labor Statistics publie ainsi, à côté du chiffre officiel des chômeurs, celui du total des temps partiels pour raisons économiques et celui des personnes à la marge du marché du travail. Il s'agit du « chômage au sens large », que publie chaque mois le New York Times. Ainsi, en octobre 2009, quand le chômage officiel atteignait déjà 10.2% aux États-Unis, il explosait à 17,5% au sens large. Dans le film de Carpenter, ce chômage incompressible est montré de façon crue. Des organismes publics sans budget, incapables de gérer le marché de l'emploi et un héros qui transporte ses propres outils dans un sac à dos pour faire le tour des chantiers et être prêt à sauter sur n'importe quel job.

La pauvreté côtoie la richesse. À deux pas d'un des downtowns de Los Angeles, un camp de pauvres s'est installé pour tous ces « homeless ». Nous sommes replongés dans l'Amérique des « Hoovervilles » au plus beau temps de la croissance reaganienne …

La société est devenue de plus en plus inégalitaire.

Le diagnostic fait par Krugman dans « L'Amérique que nous voulons » en 2007 (réédition de 2009) est tout entier contenu dans la soirée des happy few, à la fin du film :

« L’argent est la colle forte du conservatisme de mouvement, essentiellement financé par une poignée de super-riches et un certain nombre de grandes entreprises qui ont quelque chose à gagner à la montée de l’inégalité, à la suppression de la fiscalité progressive, à l’abrogation de l’Etat Providence –bref à un New Deal à l’envers » écrit Krugman.

La question se pose alors : comment un pays peut-il accepter une telle dérive ? Comment a-t-on pu passer d'un schéma rossevelto-kennedien à la révolution néolibérale ? La scène de la soirée des collaborateurs nantis colle parfaitement avec la thèse (étayée par de multiples exemples) de Krugman :

« Les institutions (du conservatisme de mouvement) offrent à des politiciens dociles les ressources nécessaires pour gagner les élections, un refuge sûr en cas de défaite et de lucratives possibilités de carrière après leur mandat. Elles garantissent une couverture de presse favorable à ceux qui suivent la ligne du parti. Elles harcèlent et fragilisent les opposants. Et elles entretiennent une armée permanente de militants et d’intellectuels ».

Fox News est là pour assurer tribune et salaire gras à une Sarah Palin peu crédible pour ses argumentaires et sa connaissance des dossiers mais devenue l'égérie des nouvelles « Tea parties » …

C'est là qu'intervient le coeur du sujet du film de Carpenter : l'importance des medias (audiovisuel ou presse) dans la prise de (et le maintien au) pouvoir.

On rejoint l'un des thèmes de l'excellente étude de Frédéric Martel parue le mois dernier : « Mainstream : Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde » :

F. Martel (page 42) y explique par exemple comment le pop corn est entré dans les salles de cinéma à la faveur des années 1930 et comment, dans les années 1950, l'agribusiness du maïs a nettement identifié les salles de cinéma comme des exutoires pour leurs surplus. Un conditionnement du spectateur s'est mis en place pour assurer les écoulements nécessaires au fonctionnement d'un marché.

Dans la déclinaison de Krugman, nous en arrivons aux « Armes de distraction massive » qui jouent sur les valeurs morales pour faire passer en douce d'autres thèmes. Dans l'essai de Thomas Frank "What’s the Matter With Kansas ?", cité par Krugman, le mécanisme de la diversion est décrit avec humour. Krugman le résume ainsi :

« La ficelle ne s’use jamais, jamais l’illusion ne s’émousse. Votez pour interdire l’avortement, vous aurez une réduction de l’impôt sur les plus-values. Votez pour restaurer la puissance du pays, vous aurez la désindustrialisation. Votez pour serrer la vis à tous ces profs de fac politiquement corrects, vous aurez la déréglementation de l’électricité. Votez pour secouer le joug écrasant de l’Etat, vous aurez le conglomérat et le monopole partout, des médias aux abattoirs… »

Chez Carpenter, diversion et bourrage de crâne cohabitent grâce à des lunettes spéciales qui permettent aux héros rebelles de les décrypter dans une vision en noir et blanc : derrière une publicité de tour operator …

se cache un tout autre message …

… qui ramène aux discours explicites de la droite républicaine, soit des néoconservateurs arrivés au pouvoir au début des années 1980.

Carpenter ôte le masque (au sens propre ... vous saurez pourquoi plus tard) : il va s'en prendre à l'administration Reagan.

Pour en être sûr, il suffit de s'attarder sur un autre moment du film : avec ses lunettes révélatrices, le héros regarde un homme politique discourir à la télévision.

Son propos est en phase avec le discours républicain de l'époque. L'ordre des choses est naturel. (sous-entendu : l'État ne doit pas intervenir). Derrière lui, le panneau impose l'obéissance, thème éminemment reaganien puisque l'État doit se replier sur ses fonctions régaliennes : policières, judiciaires et militaires. Mais tout le monde aux États-Unis aura reconnu le futur vice-président de George H. Bush, le très oubliable Dan Quayle (une sorte de Sarah Palin avant l'heure pour ses multiples gaffes et son incapacité à maîtriser des problématiques complexes).

Krugman nous montre comment les néoconservateurs ont su réutiliser les thèmes du racisme sans jamais les mettre en avant de façon explicite. Notamment dans le choix fait par R. Reagan de faire son premier discours de la campagne victorieuse de 1980 près de Philadelphie (Mississippi), soit à deux pas du lieu où trois militants des droits civiques avaient été assassinés en 1964 avec la bénédiction et l'appui de la police locale (fait divers célèbre aux États-Unis et qui a fourni le scenario du film d'Alan Parker : « Mississippi burning » en 1988). Le message avait alors été clairement reçu par les racistes blancs de tous poils : Reagan les ramenait dans le jeu politique à mots couverts. Carpenter ne dit rien d'autre quand il fait du racisme l'un des modes de fonctionnement de cette société inégalitaire.

Mais la maîtrise des moyens de communication permet de garder les populations captives et incapables de réagir. Ce plan du film en est la démonstration ultime : les « homeless » regardent la télévision et, sauf exception, vont s'enfoncer dans l'égoïsme et une vie intellectuelle somnolente.

Nous sommes tout à fait dans le schéma décrit par Patrick Le Lay en juillet 2004 : « ce que nous vendons à Coca Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible » (phrase qui avait soulevé un tollé à l'époque mais qui, pourtant, est d'une bonne foi désarmante. Certains diraient d'un rare cynisme).

Car la société, pour fonctionner, doit vendre. Tout se vend. Et cela au profit d'une part de plus en plus réduite de la population.

Toutes les valeurs s'inclinent devant la valeur suprême : l'argent.

Le film de John Carpenter est considéré comme un film de série B. Son héros n'est d'ailleurs pas une star du système hollywoodien puisqu'il s'agit d'un catcheur canadien, Roddy Piper, adepte du piledriver (je m'adresse aux spécialistes du Wrestling et leur indique qu'un véritable match de catch de rue est filmé dans la première partie de « They Live », traduit par « Invasion Los Angeles » dans sa version française).

C'est un film de science fiction un peu fauché. Les effets spéciaux sont simples mais efficaces. C'est l'inventivité ainsi que la charge sociale qui en font un film marquant et digne de figurer dans une analyse économique et politique des premières années du néolibéralisme aux États-Unis.

Certes, l'ennemi que doivent combattre les héros ne sont pas les tenants de l'administration Reagan mais des aliens qui vivent avec nous, ont pris le pouvoir et passent inaperçus grâce à la manipulation des consciences.

Par une véritable mise en abyme, c'est grâce aux medias que la lutte peut s'organiser. C'est en utilisant les armes de l'ennemi que le combat peut être gagné … Carpenter ne fait rien d'autre en sortant son propre film.

C'est par le piratage de la télévision que les opposants rebelles passent des messages pour réveiller les consciences. C'est une méthode comparable qu'utilisent les ONG activistes pour faire parler d'elles et peser sur les politiques : le BUZZ est la clé du succès.

Pas vu, pas pris. Il faut décrire et démontrer. Il faut faire savoir pour que le système soit détruit ou, au moins, amendé. Toutes les tyrannies (politiques ou économiques) reposent invariablement sur l'anesthésie des populations quand ce n'est pas simplement sur la répression.

Car croire ne suffit pas. Croire, c'est accepter. Jouer le jeu n'est possible que si le jeu n'est pas truqué. Roddy Piper, en bon Américain issu de la période du fordisme triomphant, avant la révolution néolibérale, croit toujours dans la justice et la justesse du système économico-politique de son pays.

Pourtant, son personnage ne compte plus pour le pays qui s'est mis en place depuis l'élection de Ronald Reagan.

Il s'appelle d'ailleurs John NADA. Rien. Il n'est rien dans ce nouveau monde. Il n'a rien. Mais ce « rien » est toujours susceptible de reprendre conscience. Que l'on s'en prenne à « son » monde et Nada deviendra rebelle au risque d'un quasi nihilisme destructeur.

Mais ça, c'est une autre histoire : celle du scénario du film. Je ne vais tout de même pas vous raconter le fin de ce « grand » classique du film de science fiction fauché des années 1980 !