UN ASPECT MÉCONNU DES PROBLÉMATIQUES GÉOPOLITIQUES ET DE CIRCULATION : LA TURQUIE ET LE MARCHÉ DE LA DROGUE …

Trois temps essentiels :

-années 1970 avec l'opium cultivé et transformé sur place qui amène à une détérioration des relations avec les EU jusqu'à la résolution du problème

-fin des années 1980s mi-1990s dérapage des drogues dures en corrélation avec la corruption et le terrorisme/insurrection du PKK.

-fin des années 1990s -2001 où la consolidation de l'État permet finalement de lutter efficacement contre le trafic.

Mais il y a maintenant un quatrième temps, plus inquiétant, depuis 2002 ...

L'illusion d'un problème résolu

Le pavot (dit “pavot à somnifère”) était traditionnellement cultivé sur le plateau phrygien. Culture annuelle qui a besoin de pluies de printemps et de fumure, elle était ancienne et a connu un coup d'arrêt en 1972 à la demande des EU en raison du trafic (French Connection). En 1970, William Hayes était arrêté, preuve que la Turquie essayait déjà de lutter, au moins pour l'exemple, contre le trafic. William Hayes est cet Américain dont l'histoire a inspiré en 1978 le film "Midnight Express" et qui a été pour cela emprisonné à Sağmalcılar, prison d'Istanbul.

Pour les autorités turques : problème réglé en 1975. La culture est à nouveau autorisée quand l'État trouve le moyen de la contrôler par photo aérienne. C'est alors l'État qui se charge de la transformation du pavot dans l'industrie pharmaceutique. En 1978, les relations avec les EU redeviennent normales. Les trafics se déplacent vers le triangle d'Or dans le SE asiatique puis plus tard en Colombie. L'Afghanistan et le croissant d'or montent en puissance. La Turquie, qui a cessé de produire pour les filières mafieuses devient un pays de transit de la drogue.

La “Colombie de l'Europe” (Le parallèle avec les FARC est tentant)

1984 : début de l'insurrection du PKK. Guerre sale surtout entre 1991 et 1994. Insurrection contenue en 1996.

1999 cessez-le-feu unilatéral du PKK, réitéré en 2004.

Le problème est transfrontalier. Or les routes de l'opium et de l'héroïne viennent d'Iran tandis que du Kurdistan turc les flux peuvent traverser la Syrie pour rejoindre les marchés de consommation du reste du Moyen-Orient.

Lien entre narcotiques, insurrection et corruption politique et administrative entre 1989 et 1996.

Cependant, d'après le NCIS (!) (en 2001), ce n'est pas le PKK qui organisait le trafic. Il en tirait cependant profit en taxant les trafiquants.

Des organisations claniques kurdes ont cependant permis d'organiser les flux à travers les frontières.



Mais dans les années 1990s, pacte faustien entre la sécurité nationale et des ultra-nationalistes turcs devenus trafiquants qui introduisent la corruption au coeur de l'État.

Les laboratoires de l'héroïne se concentrent au SE du pays, près des flux d'entrée. (Même si Istanbul est aussi un lieu de transformation). La drogue part ensuite d'Istanbul. La taille de la ville, son rôle de hub commercial, la faiblesse des autorités, surtout douanières : tout concourt alors à l'essor du trafic.

En outre, la répression contre les Kurdes (qui se renforce après le coup d'État militaire de septembre 1980) a entrainé un flot de réfugiés en Europe accompagnés d'opposants turcs au régime. C'est une politique délibérée qui les envoie en Allemagne, GB, Suède et PB. Le réseau des trafiquants s'est étendu ainsi.

La découverte de la narco-corruption

Accident de Susurluk du 3 novembre 1996 où on découvre de la drogue dans une Mercedes occupée par un leader Kurde anti-PKK lié au gouvernement, un ultra-nationaliste porteur d'un passeport diplomatique et un chef de la police.

La police turque et l'armée, pour lutter contre le PKK utilisait des ultra-nationalistes mafieux qui s'étaient déjà fait les dents (après le coup d'État de 1980) sur l'ASALA (armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie) qui assassinait des diplomates turcs dans le monde dans les années 1970 - début des années 1980. C'est leur retour au début des années 90s pour lutter contre l'insurrection kurde. On les appelle les Gangs Ulkucu. Avec l'aide de policiers corrompus, ils assassinent des Kurdes qui payaient déjà l'impôt au PKK pour poursuivre leurs activités de trafic. Ils les remplacent à partir de 1993-1994.

Après l'accident de Susurluk, période de flottement jusqu'en 1998 où le Conseil National de Sécurité engage la lutte contre les trafiquants et les corrompus en obtenant la levée de l'immunité parlementaire des députés et ministres visés. Pour le CNS les gangs ultra-nationalistes ne sont plus alors une simple menace pour la sécurité nationale mais la menace principale, au même titre que le PKK ou les fondamentalistes !

Les saisies de drogue explosent alors ( 2000 : 215 kg d'opium, 1.3 tonne de morphine base et 5.2 tonnes d'héroïne). Les saisies d'héroïne augmentent sans cesse : 7.3 tonnes en 2006 contre 2.4 tonnes en 1997.

Le rôle des pressions internationales.

Si le CNS a pu renverser la situation c'est grâce aux pressions internationales. Juin 1998 Assemblée Générale des NU sur les drogues. Mai 1998 sommet du G8 à Birmingham qui étudie pour la première fois le problème des drogues et réseaux criminels. La pression internationale (venue aussi de gouvernements ou de juges européens qui mettent l'accent sur les connexions entre politiques turcs et réseaux) s'accentue.

2001 : l'attention se détourne de la Turquie et se focalise sur l'Afghanistan en pure perte ...

Malgré la réorganisation de la lutte anti-drogues, malgré le cessez-le-feu du PKK, la Turquie reste une route de transit majeure pour l'héroïne vers l'Europe. Ce qui prouve que le rôle du PKK n'était pas si primordial que cela. Ce qui prouve aussi une absence de volonté politique d'aller plus loin, surtout dans les centres les plus connus :

Van et Diyarbakir dans le SE, Istanbul au NO.

Mais surtout, la pression internationale, très forte entre 1996 et 2001, s'est relâchée aussi. Conséquence de la guerre en Afghanistan et de la chute des talibans en octobre 2001. L'essentiel des forces anti-narcotiques sont dorénavant concentrées sur l'Afghanistan (notamment les plus efficaces : les britanniques). Résultat nul :

explosion de la culture du pavot en Afghanistan tandis que les contrôles sur le transit sont devenus infaisables par absence de personnel, engagé pour tenter d'éradiquer le problème à sa source afghane ...

2002 - ... ? L'AKP ne fait rien

Le tremblement de terre électoral de novembre 2002 qui amène l'AKP (Parti pour la Justice et le Développement) au pouvoir (et réélection en juillet 2007) ne change rien. La drogue n'est pas au coeur du programme de l'AKP pour lequel l'islam est une barrière efficace contre l'érosion sociale qui vient de la drogue (ils n'ont pas regardé en Iran ni au Pakistan ...). Seules les solidarités sociale et familiale permettront de vaincre le fléau ...

Quoi qu'il en soit, l'AKP ne peut pas réformer l'État en profondeur pour, par exemple, mener une lutte accrue contre la drogue (ce qui signifierait des mesures d'exception). Car les tenants de l'État laïc veilleraient à éviter toute dérive autoritaire qu'ils verraient comme une tentative d'imposer une révolution islamique.

Wait and see, pour des raisons purement politiques ...

(d'après Middle East Journal Volume 62 n°4 Automne 2008 : “Back from the Brink : Turkey's Ambivalent Approaches to the Hard Drugs Issue” Philip Robins)