GÉOPOLITIQUE DE LA TURQUIE : DE LA TURQUIE AU MONDE TURC

I- CE QUE RACONTENT LES FRONTIÈRES TURQUES

1- Les frontières dans l'islam

L'islam est à certains moments de l'histoire une “pensée sans frontière”. Selon Braudel la relation entre islam et territoire n'échappe pas aux “conjonctures synchrones” Dans certaines périodes on privilégie la conquête dans une conception unitaire (umma) et dissymétrique (la conversion comme condition de la trêve), tantôt on fixe des frontières au “monde musulman”. Du IXème au XVIIème siècle l'islam arabe puis turc est conquérant. Mais il y a déjà une dissociation islamique interne avec trois entités : turque, moghole et iranienne entre les deux. La frontière actuelle entre Iran et Turquie est fixée dès le XVIIème siècle. Entre le chiisme nationaliste perse (qui attend toujours “l'imam caché”) et l'empire ottoman : guerre de 120 ans ! L'État ottoman est inquiet de la montée du chiisme chez les Turcomans d'Anatolie. Le Kurdistan est le coeur de la guerre avec politique de la terre brûlée et dépeuplement entre Tabriz (Iran) et Diyarbakir (Turquie au Sud du Taurus). Cependant, face aux non-musulmans, le concept de limite est toujours le même : il y a le lieu de la guerre, celui de la conversion et celui de la soumission où sont tolérées d'autres religions (chrétiens et juifs) payant tribut. L'islam a vocation universelle. Entre l'islam et Byzance, des principautés “ghazi”, à peuples turcomans, sont chargées de la guerre (rezzou comme razzia) et de la guerre sainte (djihad). L'empire Ottoman est issu d'une de ces principautés “ghazi”.

2- La frontière et la taille du territoire comme marques de la puissance ottomane

Les Turcs ottomans arrivent en Anatolie au milieu du XIIIème siècle. Leurs ancêtres Oghouz reçoivent la région de Sögüt comme principauté pour leur bravoure au combat contre Byzance. C'est sous Osman (chef militaire seldjoukide oghouz) qu'ils prennent le nom d'Ottomans (en l'honneur de leur chef) qui fonde un nouvel empire turc aux portes de l'Occident en 1299-1300. Expansion rapide des Ottomans sur trois continents à partir de cette date. prise de Constantinople en 1453

Dans Mappemonde (2008), Jean-François Pérouse montre la construction territoriale récente de la Turquie. Pour lui la Turquie n'est pas un simple État-Nation mais un État-Nation-Territoire. La charge symbolique des frontières est aussi importante voire plus que les ethnies qui composent le territoire. L'Empire ottoman tire sa puissance de la taille des régions dominées. Ce qui anime l'expansionnisme des Ottomans. Pour assurer la souveraineté sur une région il fallait coûte que coûte conquérir la voisine. L'avancée foudroyante des Turcs en Europe est aussi dûe à la mésentente entre États européens. François 1er envoie des émissaires pour obtenir le soutien de Soliman le Magnifique. Il recherche des appuis extérieurs face à l'empire de Charles Quint. Soliman envoie Barberousse à Marseille et Toulon en 1543 avec 30 000 hommes pour sécuriser les côtes françaises et contribuer à l'annexion de la Corse et du Comté de Nice. La “turquerie” s'installe même dans la culture française Ce n'est que vers le XVIème siècle qu'un esprit de “croisade” s'organise (bataille de Lépante). Mais il est déjà trop tard et les Ottomans sont bien implantés en Europe. Ils ont réussi à donner leur réponse au “problème des rapports de l'Europe et de l'Asie” selon René Grousset, ce qu'on appelle “la question d'Orient”. À l'Est, la question de la frontière avec la Perse est réglée au XVIIème siècle : Lignes fortifiées de part et d'autre d'une zone parcourue par les Turcomans qui se vendaient au plus offrant (Téhéran ou Istanbul). Après la défaite perse de 1639, paix de Zuhab en mai. L'Irak passe sous contrôle ottoman et l'Arménie est laissée aux Perses. Les Ottomans laissent des vilayets frontalières de l'Est anatolien car ne peuvent les conserver sans risquer des raids depuis Tabriz. Sur le reste de l'empire, les divisions territoriales se mettent en place sur les aires d'influence des villes comme Damas, Le Caire, Bagdad etc. Et sur les terrains de parcours des nomades.

Ces divisions aboutissent au thème de la « nation arabe » formulé par le chérif Hussein de la Mecque dans le Protocole de Damas qui prévoit les frontières des futurs États. Ce sont les Britanniques qui ont inspiré la notion de « nation arabe » au début du XXème siècle.

3- Le temps des capitulations ottomanes et de la réaffirmation kémaliste

Au XIXème siècle, les Ottomans reculent progressivement (indépendance de la Grèce en 1831 par exemple) Les Britanniques commencent par représenter une “unité naturelle” du “monde arabe” pour lutter contre les Ottomans et aboutir au tracé de nouvelles frontières. Les Accords secrets Sykes-Picot de 1916 décident du partage de l'Empire ottoman entre les alliés.

En 1920, le Traité de Sèvres est signé par les alliés et le gouvernement ottoman du sultan Mehmet VI non reconnu par le nouveau gouvernement d'Ankara. Il prévoit dans l'article 62 la création d'un Kurdistan. Les Kurdes sont minoritaires dans les États où ils vivent. L'idée d'un Kurdistan unifié est récente. C'est plutôt un phénomène d'ethnogenèse postérieur au tracé des frontières. Là où ils forment une population importante : 19% en Turquie, 23% en Irak, ils réclament plutôt l'autonomie interne pour une bonne viabilité économique. En 1991, les dirigeants irakiens des partis kurdes (Jalal Talabani, Ayoub Barzani) tentent de l'arracher aux Baassistes affaiblis. Répression féroce après “Tempête du désert”: émigration de masse vers l'Iran et la Turquie. La sécurité n'a été rétablie qu'à partir d'avril 1991 par la création d'enclaves sécurisées dans le NO de l'Irak. Et pourtant l'Irak était l'État qui avait accordé auparavant le plus d'autonomie aux Kurdes. Plus qu'en Turquie où une libéralisation de l'usage de la langue kurde progresse sous l'égide d'un État pourtant très jacobin. Les Kurdes d'Irak réclamaient une redéfinition de la province à autonomie renforcée : Saddam Hussein l'avait réduite aux seules montagnes tandis que les villes et gisements pétroliers de la plaine en étaient exclus. Un Irak plus fédéral avec une province kurde et une province turcomane entre Mossoul et Kirkouk ne déplairait pas à Ankara. Ce qui passe par une amélioration des relations entre le pouvoir central et la minorité kurde turque. L'histoire des relations entre pouvoir central turc et Kurdes passe dorénavant par l'Europe depuis que la Turquie veut entrer dans la CEE puis l'UE (cf partie postérieure : TURQUIE ET EUROPE).

L'application du Traité est rendue impossible par la poursuite de la guerre d'indépendance menée par Mustafa Kemal entre 1919 et 1923. À partir de 1919 le Pacte national est en effet devenu la base territoriale non négociable du nouveau Parlement kémaliste. Le Pacte national est le texte voté par l'Assemblée le 28 janvier 1920. Pour contrer le mouvement nationaliste de Kemal, le Sultan avait décidé de nouvelles législatives à l'automne 1919. Kemal est élu à Erzurum mais refuse de siéger. Le texte affirme l'indivisibilité du territoire turc tel qu'il était le jour de l'armistice et la libre circulation sur les détroits. Il réclame aussi le respect des principes wilsoniens pour récupérer les terres de Mossoul et Kirkouk par exemple (dans le Nord de l'actuel Irak). Plus tard, à partir de ce texte et sur la base de cette carte, la Turquie affirme par Serment son “droit d'ingérence” à l'extérieur de ses nouvelles frontières de 1923 (dans les limites des frontières prévues par le Pacte national : cf carte plus bas à l'exception de l'Ouest de la Thrace, la région de Salonique). D'où l'intervention au Nord de l'Irak en 2001. C'est sur le même serment et toujours en arguant du Pacte national que les Turcs sont intervenus à Chypre (alors que l'île n'est pas sur la carte du pacte puisqu'elle était alors britannique ...)

Le Parlement, appuyé sur le Pacte, assure la souveraineté turque sur l'espace de la Turquie actuelle plus l'Arménie et la Roumélie ou Nord de l'Irak. Le dépeçage de Sèvres entre en contradiction avec cette affirmation du Pacte national. (). Terribles luttes contre Grecs d'Izmir, Arméniens chrétiens, alliés des Russes et massacrés par des troupes kurdes en 1915-16, luttes perpétuées sous Mustafa Kemal Pasha Ataturk : les frontières sont repoussées à Lausanne.

Les dyades Sykes-Picot ont finalement peu été respectées comme celles du Traité de Sèvres de 1920 car les Russes se sont retirés, Britanniques et Français se sont opposés, les Arabes se sont réveillés. L'article 64 (création d'une grande Arménie) tombe aux oubliettes de même que la création d'une “Megali Idea” (la Grande Idée ou Grèce étendue aux littoraux de l'Asie mineure) grecque. Finalement, après la défaite grecque de 1922, le Traité de Lausanne en 1923 donne à la Turquie ses frontières actuelles

4- Derniers ajustements frontaliers

Les sanjaks de Batoumi, Ardahan et Kars sont russes entre 1878 et 1920 puis renégociés par Ataturk. Par rapport à 1829, seule la région au Nord de Batoumi est restée russe. La frontière se fixe sur le fleuve Araxe, ce qui incorpore le sud de la province d'Erevan à la Turquie d'Atatürk. L'église de Kars est devenue une usine électrique ! Après 1945 les Soviétiques réclament 260 km de littoral de la mer Noire (mêmes ethnies que Géorgiens), ainsi que Kars et Ardahan. En vain. Nous sommes passés dans l'ère de l'affrontement Est-Ouest, au temps de la Guerre froide. 3ème armée turque basée à Erzerum sans compter les bases de l'OTAN rapatriées d'Iran sur Sinop, Dyarbakir et Balbasir (soit en retrait). Au Sud, le sanjak d'Alexandrette (Iskanderum) est cédé par les Français en 1939 (politique de garanties contre l'Allemagne). Mais l'État turc avait déjà un droit de regard sur les populations turques, économiquement notamment). Conflit latent avec la Syrie dont Alexandrette est l'Alsace-Lorraine. Sur 400 km la frontière suit le Bagdadbahn (emprise ferroviaire sur territoire turc) pour la commodité. Plus à l'Est : Kurdistan avec un « bec de canard » tracé par les Français en 1929 pour avoir accès au Tigre. Il sert de base de repli au PKK ! D'où les triples lignes de barbelés et tours de guet tous les 200 m.

La frontière Turquie-Irak est établie par le Traité d'Angara (1926) entre Turcs, Anglais et Français. Elle suit le tracé de la frontière Nord de l'ancien wilayet de Mossoul réclamé par les Turcs et non obtenu. Zone montagneuse difficile à contrôler. Les deux États s'engagent à éviter tout acte hostile sur 75 km de profondeur de part et d'autre. C'est en fonction de cet article 10 du traité que les Turcs interviennent en Irak contre les Kurdes agissant depuis ce territoire. Un million de Turcs travaillent en Irak. Plus de 20 millions de Kurdes éclatés sur plusieurs États. L'affirmartion politique d'une unité kurde est postérieure au tracé des frontières ! Avant, aucune unité : les Kurdes se répartissent en différents émirats. ils sont de culture iranienne. La frontière tracée au bout de la guerre de 120 ans respecte les choix des différents émirs (selon leurs allégeances aux Turcs ou aux Iraniens).

5- Le retour de la question des frontières (et des limites du programme !)

C'est dans un contexte troublé au Moyen-orient (depuis l'intervention en Irak) et de réaffirmation des nationalismes qu'intervient la carte de Ralph Peters dans Armed Forces Journal en 2006 (journal proche du Pentagone) qui soutient (comme au plus beau temps de Wilson) la création de nouveaux États et la redéfinition des frontières. Le Kurdistan s'installerait à cheval sur la Turquie, l'Iran, la Syrie et l'Irak avec pour villes principales Diyarbakir (Turquie actuelle) et Kirkouk. Accès sur la mer Noire par Artvin. L'Arménie gagnerait des terres sur la province d'Ardahan. En réaction, les Turcs sortent sur internet notamment (et qu'ils soient ouvertement nationalistes ou non) de nouvelles cartes :

Ce sont des cartes qui montrent ce que la Turquie pourrait réclamer. Mais il n'y a quand même pas d'irrédentisme prononcé : ce sont des cartes réactives pour décourager ceux qui auraient des visées sur la Turquie. Revient au centre des polémiques internationales la notion de Monde turc.

Une notion qui renvoie à l'Histoire de la Turquie. Dans l'histoire officielle turque, la population de la Turquie n'est pas autochtone mais constituée de migrations successives d'Asie centrale vers l'Asie mineure entre le XIème et le XVème siècle puis des trois régions perdues par l'Empire ottoman du XVIIIème au XXème : les Balkans, le Proche-Orient et le Caucase. Les Turcs sont donc “arrivés” en Anatolie plus qu'ils n'en seraient “originaires”. Donc l'État-Nation turc prend ses racines AILLEURS. 1ère notion à maîtriser : “Le Monde turc” (Türk Dünyasi) Cela justifie l'intérêt que la Turquie porte aux espaces extérieurs d'où vient sa population. C'est une pensée venue des nationalistes turcs ou “Loups gris”. L'idée fait son chemin dans la population. Elle assimile les populations des quatre régions d'origine des Turcs actuels : Balkans Proche-Orient Caucase mais aussi les espaces d'Asie centrale dans ce qu'on appelle “le Monde turc”. On en arrive à des délires cartographiques où le monde turc s'étend sur toute la Sibérie, au-delà de l'Asie centrale, dans ce que les nationalistes nomment la Touranie. dans son extension la plus large, la Touranie englobe tous les rivages de la mer Noire, le Don et la Basse-Volga (jusqu'au Tatarstan), l'Oural et toute la Sibérie, le Xinjiang chinois des Ouïghours, l'Asie centrale et le Nord de l'Iran plus Chypre ... Pour en arriver là, on a recours à tous les délires historiques et sociologiques possibles ... On en vient à se fonder surtout sur les langues turco-altaïques d'origine semblable.

Deuxième notion : “Les Turcs de l'extérieur”.(Dis Türkler) Parfois qualifiés de “Turcs captifs” (sous régime communiste le plus souvent jusqu'aux années 90, ou, depuis, sous régime inique). C'est un concept idéologique selon lequel seule la Turquie est libre. Mais aussi, seule la Turquie peut représenter le Monde turc. Il est plus large que “le monde turc” car il intègre parfois les originaires de la Turquie installés à l'extérieur : émigrés d'Europe occidentale, des EU, du Canada ou d'Australie ! Le concept a donc évolué en même temps que le monde communiste disparaissait ou les tensions avec la Grèce s'estompaient. On n'est plus dans la relation avec des populations vivant sous régime inique mais dans une vision plus large. Les Turcs issus de l'empire ottoman et non revenus en 1878 sont encore nombreux en Bulgarie (dans les Rhodopes au Sud et dans la Dobroudja-Deliorman au Nord -Est, à la frontière roumaine. (Les Rhodopes sont des montagnes du Sud-Ouest de la Bulgarie, à la frontière de la Grèce et donc de la Thrace. Je rappelle que la Thrace est partagée par la Grèce et la partie européenne de la Turquie).

Ils sont toujours présents en Thrace occidentale en Grèce. Ce sont ceux qui ont échappé à l'échange obligatoire de populations entre Turquie et Grèce en 1923 après l'armistice du 11 octobre 1922. Les Turcs estiment leur nombre à 200 000 personnes. Les Grecs à 150 000. Selon le contexte politique, les Turcs nationalistes vont réclamer telle ou telle région : quand la situation se tend en Irak, on ressort les cartes d'annexion de Mossoul (anti-Kurdes) etc.

II- LA TURQUIE ET L'EUROPE : QUESTION COMPLEXE

L'Europe seulement capable d'intégrer les pays de l'Est mais pas la Turquie car fossé économique trop grand ? Ça se discute ... IDH 2005 (rapport 2007) : Moldavie et Caucase sont moins riches que la Turquie. En PPA Turquie tout près de la Roumanie. Économiquement il existe des phénomènes de convergence.

ÉVOLUTION DES IDH DANS LES PAYS VOISINS DE L'UE

Fossé Ouest-Est paraît inférieur à fossé UE-Turquie ? À cause d'analyses plutôt liées à la civilisation. car ne se vérifie pas dans les IDH ... et PIB PPA Les dégats de la pensée huntingtonienne (Le choc des civilisations) 1997. Tous ceux qui veulent absolument voir un fossé Nord-Sud se réclament d'Huntington (le choc devient dans ce contexte géographique le fossé Europe-Turquie reléguée en Asie) Ce serait donc essentiellement un pays musulman. Difficultés de développement mais surtout extrémisme religieux (contresens). Double fossé : économique et surtout culturel. La Méditerranée serait une frontière entre le dedans et le dehors de l'Europe. Mais pourtant des convergences existent. Car c'est méconnaître l'islam modèle-Turquie post Mustapha Kémal.

A- JE T'AIME, MOI NON PLUS

1- Les liens sont très serrés :

Émigration : forte mais non sans raisons historiques profondes. Elle est le reflet de liens anciens avec l'Europe. Liens noués dans les Balkans par l'empire austro-hongrois. Au XVIIIème siècle, dispersion de communautés “souabes” en Europe de l'Est depuis le règne de Marie-Thérèse. Côtoiement séculaire des colonies de peuplement germanique a rapproché l'Ouest et l'Est jusqu'en milieu musulman. Familiarisation relative avec l'allemand et pratique de la langue favorisent des rapports de proximité. La chute des Habsbourg n'a pas interrompu les contacts. L'empire wilhelminien est encore plus décisif dans les relations : ses hommes d'affaires poussent jusqu'à “l'Orient Turc”. Guillaume II pratique une politique proarabe et proturque qui lui permet de se positionner dans la compétition pétrolière débutante. Aide à l'Empire ottoman et rayonnement sur la Mésopotamie. C'est l'Allemagne qui arrache la construction du chemin de fer des “4B” : Berlin-Bagdad-Bassorah-Bahn. (aux dépens de l'Autriche-Hongrie d'ailleurs ...). Ingénieurs allemands deviennent des modèles sur place. À tel point que Mustapha Kemal rend visite en 1917 au Kaiser et à Hindenburg au Grand Hôtel de Bad Kreuznach pour décider de l'avenir de l'aide technique entre les deux États. Même dans l'architecture, l'influence allemande se poursuit jusqu'en 1939. Cette mémoire collective joue en sens inverse après la 2ème guerre mondiale. Liens serrés avec l'espace germanophone. (Un peu comme les maghrébins en France). Décision et adaptation sont facilitées. Idem même après 1991, ils choisissent préférentiellement l'Europe centrale plutôt que l'Europe de l'Est (toujours cette proximité culturelle). Turcs et Kurdes en 1991 : 65 000 en Autriche, 60 000 en Allemagne. Le flux est rapidement stoppé dans ces deux cas. mais en ex-Yougoslavie, ils sont 112 000 à arriver et 100 000 en Pologne. La Tchécoslovaquie n'accueille que 2300 arrivants. La Suisse 1300. La France 16 000. Relativiser “l'invasion”. 3 millions de Turcs depuis la seconde guerre mondiale dont 2 en Allemagne. Une cinquantaine de villes européennes, surtout en Europe centrale, comportent plus de 5000 résidents turcs. Étalement temporel et spatial. L'espace socio-économique d'europe centrale est plus à même d'absorber les flux. Espace ethniquement et socialement malléable car souvent transformé dans ses frontières, ses occupations étrangères, ses flux colonisateurs, ses arrivées de réfugiés etc. Après guerre : besoin de main d'oeuvre pour des entreprises en pleine croissance. Émigration organisée Par la route. Elle joue le rôle central. La voie maritime est très secondaire sauf pour les rivages de 'lAdriatique et leurs arrière-pays directs. le train est secondaire. l'avion n'entre en jeu que pour les retours et vacances d'émigrés par la suite. Dans les années 1960 les autocaristes entre en jeu. Par la route transbalkanique (vallées du Vardar et de la Morava) et les plaines danubiennes. Les grandes compagnies nationales turques (Varan, Ulusoy) mettent des centaines de cars en circulation vers la Yougoslavie et l'Allemagne. En revanche, côté Autriche, Hongrie et Pologne, on fait plutôt appel à des transporteurs occasionnels et plus aléatoires. très vite les migrants chanceux montent leurs propres entreprises de transport. Plus tourisme qui vient se greffer dessus. Mais au final, toujours 60 à 80% des personnes transportées sont des salariés en déplacement professionnel ou leurs familles. En Allemagne et Autriche, “travailleurs-hôtes” ou Gastarbeiter. Avec tous les égards dûs au statut : droits sociaux et religieux, culturels, scolarisation spéciale des enfants, autorisation d'entrée d'imams (facilitée par le système étatique turc), aménagement de mosquées. Ascension sociale et “Rêve du Barbare” (référence à l'Empire romain décadent quand ce rêve consistait à imiter rapidement le mode de vie romain) Sur 52 000 entreprises turques créées en europe, plus de la moitié en Europe centrale. Restaurants gastronomiques (plus ou moins), bars (comme veut le faire le pote de maître Edel dans “Duo de maîtres” !!!), ou magasins, petites chaînes de points de vente de produits agricoles et artisanaux importés. Les enfants d'immigrés fondent de nouveaux types d'entreprises : magasins d'audiovisuel, montage d'antennes paraboliques pour assurer le lien avec la terre d'origine. Contremaîtres turcs dans la deuxième génération. Ingénieurs-techniciens dans la troisième (pour résoudre le problème du manque de jeunes Allemands). Dès les années 1980 le contremaître allemand n'est plus allemand d'origine en majorité !

2- Le problème turc pour l'Europe ?

Les fondements de la nouvelle défiance européenne : depuis la crise des années 1970. et encore plus après l'ouverture du rideau de fer, les nouveaux immigrants ne trouvent plus les mêmes conditions d'accueil. (mais plutôt des conditions d'écueil !) L'intégration était en fait plus difficile que prévu. Quelques milieux d'affaires, professions libérales, cadres, enseignants, fonctionnaires. Mais l'Europe centrale n'a pas réussi à intégrer l'essentiel de l'immigration. Une cohabitation s'est instaurée. Mais rendue plus laborieuse par des agitateurs. L'Autriche est très exposée à des flux amples. Surtout depuis l'ouverture des frontières suite aux accords de Schengen. Or, elle est travaillée par un conservatisme et un cléricalisme rétrogrades, le tout conduisant à des mouvements fascisants ou périodiquement franchement fascistes qui s'en prennent aux Turcs et aux musulmans en général. Jörg Haider a fait son beurre sur le dos des immigrés turcs. Il reprend la terminologie de Goebbels, à savoir l'Überfremdung (la surétrangérisation ...). En Haute-Autriche, en 1999, les néonazis font circuler en 1999 un pamphlet raciste : “Protégez nos animaux, arrêtez les expérimentations animales ; choisissez plutôt des juifs et des Turcs !” ou encore, contre la fécondité des femmes turques “Cochonne de Turque, je te coupe les organes de reproduction !” En Europe centrale on voit s'associer l'ancienne intolérance de l'ère soviétique et le racisme de type nazi. L'Europe centrale, à la fois capable d'absorber des mouvements migratoires variés et contrastés est aussi un espace d'inquiétudes et de chaos potentiel sensible à des minorités intolérantes.

Pourtant, la démographie turque n'est pas aussi problématique que veulent le croire les Haider et cie: Les anti-turcs agitent le spectre d'une bombe démographique à la porte de l'Europe. Pourtant ... 74.8 Ms d'habitants en 2007. 89 en 2025.

Indice de fécondité 2,2 contre 5.3 en moyenne entre 1970 et 1975 ! Il y a des formes de convergence avec l'Europe (surtout dans l'Ouest du pays où la fécondité de la province de Çanakalle, autour du détroit des Dardanelles, est tombée à 1.68 en 2000). Accroissement naturel 1,2%. Poids démographique important certes mais la Turquie serait incapable de bloquer un texte à la majorité qualifiée comme stipulé par le traité de Nice : 38,1% nécessaires.

On le voit très bien : la démographie turque s'est déjà fortement rapprochée de celle de l'UE et cela avec 10 ans d'avance sur l'Iran, 10 à 15 ans sur le Maghreb etc. Peur de l'immigration rendue plus difficile à contrôler par le dessin des frontières maritimes (les îles grecques sont à quelques km et très nombreuses)

Économie : sixième marché à l'exportation de l'UE. PIB/hab en SPA : UE25 100. Turquie environ 25. Poids financier serait énorme car pbs de niveau de vie et surtout de normes pour aménager un territoire de 776 000 km2. Au risque de transformer des espaces en espaces très périphériques (l'Est de la Turquie étant beaucoup plus pauvre que l'Ouest). Inégalités sociales et spatiales deviendraient de plus en plus grandes. Moyenne pauvreté (inférieur à 60% du revenu médian) = 15% dans l'UE 15. 14% pour la Pologne. 23% pour la Turquie qui se démarque. Intégration de la Turquie se fait ainsi par immigration (de pauvreté surtout) et population qui obtient nationalité. 82000 par an en Allemagne. Stratégie : Géorgie, Arménie, Iran, Irak, Syrie. Trois États du moyen orient particulièrement instables ! La PESC est tellement modeste que l'UE serait bien en peine de relever le défi du voisinage de ces États ... Bush était pour : car meilleure intégration à l'OTAN renforcement de la turquie (éco milit pol) qui déséquilibrerait le MO et Transcaucasie dilution de la cohérence de l'UE environnement sécurisé pour prod et transport pétrolier pour mieux protéger l'espace sous contrôle US extension de l'influence US Peu de changements chez Obama.

B- DES RAPPROCHEMENTS PLUTÔT ÉCONOMIQUES QU'INSTITUTIONNELS

1- Coopération et union douanière

Comme les frontières ralentissent le processus d'intégration régionale, l'UE a créé le programme interreg pour renforcer les coopérations. Même au-delà des espaces de l'UE. La partie occidentale de la Turquie est comprise dedans. Mais les effets sont limités. Ils sont qui plus est en partie néfastes pour l'équilibre économique du pays puisque seule la partie occidentale (déjà la plus riche cf carte du PIB/hab PPA) bénéficie des aides du programme interreg ...

À Zonguldak, Adana et Artvin près, toutes les provinces les plus riches de Turquie sont affectées positivement par interreg au détriment des provinces de l'Est.

Depuis 1996 la Turquie bénéficie d'un accord d'union douanière avec l'UE. Il n'est pas totalement réalisé comme le prouve le blocage du chapitre d'adhésion portant sur (29) l'union douanière en 2006 (services et produits agricoles sont encore exclus) ... Espace économique commun :

LES INVESTISSEMENTS INTERNATIONAUX À L'EST ET AU SUD DE L'EUROPE La Turquie assure environ 60 % de ses exportations avec l'UE au début des années 2000. (Ne pas surestimer la « tutelle » US qui serait puissante en Méditerranée de l'Est). Mais ... les relations commerciales ne progressent plus. Elles régressent en % que ce soit pour les exportations ou importations. (cf 5-). Le temps de l'intégration est peut-être déjà passé. Devant les atermoiements européens, la Turquie se tourne vers d'autres horizons. Il ne reste à l'UE que la carte des investissements directs à l'étranger pour intégrer la Turquie selon une logique purement marchande, une fois de plus. Mais sans approfondissement des relations. Intégration par les investissements : Traitements à deux vitesses selon qu'on est au Nord ou au Sud de la Méditerranée ... Le processus s'accélère ces dernières années : essor des IDE avec les privatisations dues à la crise de 2001 et aux PAS du FMI. L'UE est très loin devant les EU dans les investissements. Seule la Turquie dénote par rapport aux autres pays émergents du Sud et de l'Est de la Méditerranée (il faut mettre Israël à part, bien entendu). Cependant en termes dIDE/habitant, les résultats sont moins flamboyants. La Turquie, à elle seule, réussit à attirer le tiers des investissements destinés aux PECO en 2005. Les flux se sont intensifiés ces dernières années :

STOCK D'IDE (en Milliards de dollars) Les investissements font un bond en avant depuis le milieu des années 2000. Le poids des Pays-Bas est sensiblement surévalué pour des raisons fiscales : les acquisitions d'entreprises se font souvent par l'intermédiaire de holdings néerlandaises qui permettent de payer très peu d'impôts. Le bond en avant de 2007 est essentiellement dû au secteur bancaire et banque-assurance. La Turquie est intégrée dans le système financier international pour le meilleur et pour le pire. ING investit 3.2 Mds de $ en 2007 dans Oyakbank. Citigroup (dont l'action a perdu depuis 95% de sa valeur ...) débourse 3.1 Milliards pour Akbank. L'ex frère ennemi grec place sa Banque Nationale de Grèce dans la course : rachat de Finans Bank pour 2.2 Mds de $ etc etc. En dehors de la banque-assurance, les IDE sont immobiliers, maritimes (l'américain KKR rachète Un Ro-Ro) et industriels. La France, par exemple, consacre 63% de ses IDE aux services (dont 27% pour l'import-export) contre 37% pour l'industrie. Impact spatial des IDE :

Les IDE renforcent les phénomènes de concentration. 69% des IDE français sont ainsi réservés à la région d'Istanbul auxquels on doit agréger les 7% d'Izmit (Kocaeli). Bursa (5%) n'est pas très loin. Il ne reste que 8% pour la capitale et 5% pour Izmir ... L'Europe progresse donc via ses entreprises en accroissant encore les déséquilibres fondamentaux de la géographie turque. Un vrai casse-tête pour les aménageurs à venir. Casse-tête encore aggravé progressivement par les pays du Golfe (cf construction des “Dubaï Towers” d'Istanbul comme marqueur de ce mouvement de fond(s!).)

Mais les Dubaï Towers ne sont pas les seules en jeu : Dubaï attaque aussi le transport via Dubaï Port World et la construction d'un grand port de conteneurs à Istanbul selon une stratégie de positionnement mondial : tout cela se place dans un vaste mouvement de privatisation des installations portuaires toujours en cours. Ces ports, les plus dynamiques, se concentrent d'ailleurs sur la mer de Marmara (cf cours ultérieur sur les villes avec l'exemple des villes de la sphère d'influence d'Istanbul).

Dans ce nouveau jeu entre Europe et Asie, la Turquie peut se payer le luxe de faire monter les enchères : on le voit dans les chantiers de construction des futures lignes TGV. La plus avancée est celle qui doit relier Ankara à Istanbul. La Chine gagne des parts de marché dans celui de la construction de grandes infrastructures ...

2- La Nouvelle Politique de Voisinage de l'UE

Dans ces conditions, la politique de voisinage voulue par l'UE paraît bien dérisoire : Romano Prodi a lancé fin 2003 une “nouvelle politique de voisinage” pour les pays qui n'adhéreront pas. Initialement prévue pour les pays allant de la Russie au Maroc, cette politique ne concerne plus la Russie qui veut toujours être traitée à part. La renégociation de son accord de partenariat a pâti des tensions avec la Pologne. La Turquie en est exclue puisqu'elle négocie (en théorie) son adhésion et “bénéficie de l'ISPA (Au risque d'ailleurs de déséquilibrer davantage sa géographie au profit de l'Ouest méditerranéen).

16 pays sont concernés jusqu'à l'Azerbaïdjan (Arménie, Géorgie) pour faire le tour de la Mer Noire. La nouvelle politique de voisinage est l'héritière des programmes TACIS (Europe de l'Est) et MEDA (du processus de Barcelone 1995). Paix, stabilité et prospérité sont toujours au programme mais avec un nouvel enjeu : la sécurité de l'approvisionnement énergétique. La politique s'appuie sur des plans d'action de trois ans, très flexibles selon le degré d'association des états à l'UE. Depuis 2007, elle est gérée à travers “l'Instrument européen de voisinage” géré par la Direction générale des relations extérieures de la Commission. Buts : libre-échange à terme et meilleure “gouvernance”. En revanche la politique de migration reste au point mort et dépend du bon vouloir des États à délivrer des visas. 2007-2013 : 12 Milliards d'euros (seulement ... à comparer aux 308 Milliards d'euros de la Politique de cohésion). Le problème de cette politique vient aussi des résultats mitigés des politiques qui l'ont précédée. Le partenariat euro-méditerranée se résume à des relations purement bilatérales. Seule la Tunisie a bénéficié notablement de la politique en obtenant 14% des fonds et en doublant les échanges avec l'UE depuis le milieu des années 1990. Au final : la grande coquille vide de l'UPM . Mais surtout, une Turquie qui se trouve ravalée au rang de simple État tiers comme les autres. La France n'a toujours rien compris à la spécificité turque.

3- Un grand candidat à contre-temps ?

La Turquie se fait balader L'élargissement semble être au point mort dorénavant. 11 décembre 2006 : gel de 8 des 35 chapitres de la négociation pour l'adhésion de la Turquie. C'est la question chypriote qui sert de prétexte, la Turquie refusant de reconnaître Chypre et de lui donner, ce faisant, la capacité à accéder (comme membre l'UE) aux ports et aéroports turcs (comme prévu par le protocole additionnel à l'accord d'Ankara de 1963 qui lançait le processus d'adhésion !). (La France s'oppose à l'ouverture de négociations sur 5 chapitres : 11 agriculture et développement rural, 17 politique économique et monétaire, 22 politique régionale et de coordination des instruments structurels, 33 dispositions financières et budgétaires, 34 institutions. Mais c'est pourtant sous la présidence française de l'Union entre juillet et décembre 2008 que trois nouveaux chapitres ont été ouverts sur 4 la libre circulation des capitaux, 10 société de l'information et des medias, 15 l'énergie. Duplicité manifeste ...) Pourtant la Grèce, dorénavant bien reliée à l'UE via les deux nouveaux entrants, souhaite un rapprochement avec la Turquie pour stabiliser son voisin et bénéficier de l'ouverture du marché turc. (stock de 5.4 milliards de $ investis fin 2007). Pourtant la Turquie a fait ce qu'elle pouvait : Union douanière avec l'UE en 96 qui fait souffrir ses entreprises car les subventions de l'UE n'arrivent pas (pour des raisons politiques). Crise de 2000-2001 occasion de réformer l'économie. Passage d'une hyperinflation à une inflation à un chiffre ! Abolition de la peine de mort en deux temps (même en temps de guerre) Mais on n'en veut pas : génocide arménien. Reconnaissance des droits des Kurdes ... Rentrer dans l'UE ? L'UE fait lanterner la Turquie, comme au Sommet de Copenhague de décembre 2002 qui repoussait à 2004 l'examen de sa candidature. Le pays se détend sur les droits de l'homme (sur les questions kurde et chypriote) et s'éloigne des EU : en refusant en mars 2003 le déploiement de troupes US sur son sol ainsi que le survol d'avions pour la guerre d'Irak. La Turquie a alors renoncé à une aide des EU ... La question kurde Abdullah Ôcalan, chef du PKK, a été arrêté en 1999 puis condamné à mort (peine commuée en perpétuité) en 2002. Pour pouvoir entrer dans l'UE, la Turquie a en effet aboli la peine de mort. En mai 2005, le pays s'engage à rejuger Ôcalan pour faciliter le rapprochement et désamorcer la reprise des hostilités au Kurdistan. Le PKK a rompu la trêve de 1999 au printemps 2005 en raison de la lenteur des processus de changement au Kurdistan. Accrochages entre armée turque et PKK. Le Kurdistan a peu profité de la croissance post 2001. C'est la région la plus pauvre où plus de 50% de la population vit de l'agriculture (moins de 35% au niveau national : 21% des hommes et 51% des femmes). Aussi, début 2008, le gouvernement présente un plan de développement pour les régions kurdes (peu après les opérations anti-PKK du début de l'année 2008, d'ailleurs). La réponse au problème viendrait donc, selon le gouvernement, du développement économique. Les aménagements du GAP peuvent donc être étudiés à la lumière du problème kurde et de la volonté d'entrer dans l'UE !

III – PUISQUE L'EUROPE RESTE FERMÉE, LA TURQUIE SE RETOURNE VERS LE MONDE TURC ET EXPÉRIMENTE UNE NOUVELLE “QUESTION D'ORIENT”

1- Résultat de la politique européenne : la Turquie choisit l'Est et son voisinage immédiat

La croissance des exportations vers l'UE faiblit. La part s'effrite à 56.3% en 2007 contre 57.9% en 2004 (pour une aire plus petite car sans Bulgarie et Roumanie). En revanche, Russie, Moyen-Orient et Asie gagnent du terrain (+1.5%, +1.5% et +0.9%) 2007 marque même une accélération de ces exportations vers le voisinage immédiat, la Russie et l'Asie : plus de 30% de gain sur un an dont +55% pour la Roumanie (le total de l'UE serait plus catastrophique sans les deux derniers entrants de 2007) +51% Arabie saoudite, +50% Azerbaïdjan, +46% Russie, +40% Grèce, Bulgarie et Iran. Les entreprises turques gagnent de grands contrats dans ces pays, notamment dans le BTP. Modernisation des aéroports de Moscou, de Doha (au Qatar). Plus participation au développement des hydrocarbures au Kazakhstan et en Azerbaïdjan. (Le tropisme turcophone est de plus en plus puissant). Idem en Irak où les contrats cumulés atteignent 4 Mds de $. En revanche le commerce traditionnel avec les pays voisins, (dit “commerce à la valise”) devient rapidement secondaire. Il pesait 25% des exportations en 1996 et dorénavant 5%.

PART DES DIFFÉRENTES ZONES GÉOGRAPHIQUES DANS LES EXPORTATIONS TURQUES Aux importations, le tableau est encore plus sombre pour l'UE :

PART DES DIFFÉRENTES ZONES GÉOGRAPHIQUES DANS LES IMPORTATIONS TURQUES Le recul européen n'est qu'en partie dû au poids du facteur énergétique et à l'envol du prix des hydrocarbures. La Russie est devenue le premier fournisseur de la Turquie devant l'Allemagne. La Chine passe au troisième rang avec 7.8% devant l'Italie qui recule toujours. Les EU reviennent dans la danse au 5ème rang (devant la France). Leurs parts de marché après un minimum de 4.5% en 2006. Alors que la Russie fournit de l'énergie, la Chine exporte vers la Turquie essentiellement des biens de consommation.

2- L'avenir pour la Turquie : l'espace turcophone ? (On sort du sujet européen pour revenir au “Monde turc” déjà évoqué en première partie )

Turquie et Asie Centrale : la conquête par la culture En 1991, l'éclatement de l'Union soviétique donne naissance en Transcaucasie et en Asie centrale à six nouvelles républiques partageant avec la Turquie un héritage historique et ethnoculturel commun. C'est un bouleversement majeur pour Ankara : de vastes territoires habités par des coreligionnaires turcophones lui offrant l'opportunité historique sans précédent de les utiliser pour obtenir des gains politiques, économiques et psychologiques. Avec la fin de la Guerre Froide, les questions liées aux normes et à la culture ont en effet acquis une importance grandissante au sein des relations internationales. George W. Bush a appris à ses dépens que la politique traditionnelle de puissance (Hard Power) pouvait se révéler inefficace. Le “Soft Power” qui repose sur l'interdépendance économique et culturelle serait plus efficace. La puissance brute est dans l'impasse



Avec l’ouverture d’une vaste sphère turcophone en Asie intérieure, la Turquie évolue d'une position marginale (mais en première ligne) de l'affrontement Est-Ouest (flanc Sud-Est de l'OTAN) à une position centrale dans le système de sécurité eurasiatique. La Turquie a compris qu'elle pouvait utilsier les medias et les NTIC pour diffuser ses normes culturelles via radios, télévisions, internet. C'est une nouvelle diplomatie high tech destinée à l'Asie centrale et à la TransCaucasie. Avec le satellite Türksat (satellite panturque), elle arrose la région notamment à l'aide de sa chaîne eurasiatique Avrazya. La Turquie ets l'un de splus gros diffuseurs transnationaux dans le monde. Au début des années 1990, Avrazya revendiquait la plus grosse audience après CNN !

La conquête par le modèle religieux La conquête des esprits passe par la défense d'une version modérée et sécularisée de l'islam. La Turquie présente son modèle de contrôle et de gestion de l'islam. Le Directorat des Affaires Religieuses (gros budget) finance des conseillers des affaires religieuses qui font construire des mosquées et madrassahs dans toutes les capitales. Ce sont des relais très efficaces du gouvernement turc sur place. Ils réorganisent le modèle religieux kazakh sur le modèle turc. Au Turkménistan, chaque année une centaine d'étudiants sont choisis pour être formés au sein du clergé turc. La Turquie est d'ailleurs soutenue par les pays occidentaux qui voient dans ce mouvement un élément stabilisateur contre les islamistes. La Turquie tente de devenir le pôle de recomposition de l'espace musulman de l'ex-URSS. Pan-turquisme, pan-islamisme et pro-occidentalisme en sont les mots d'ordre. Le but : créer une aire culturelle homogène placée sous son autorité spirituelle et de plus en plus temporelle

Impact de la politique turque sur son positionnement stratégique et économique On peut également déceler une influence grandissante de la Turquie dans le domaine de la coopération stratégique et militaire. La Turquie s'est avéré être un interlocuteur essentiel dans l'élargissement du programme Partenariat pour la Paix de l'OTAN aux républiques turcophones. Dès la fin des années 1990, le rôle culturel de la Turquie apparaît comme un aspect décisif de l’intégration progressive de ces républiques au système de sécurité de l’OTAN. Ces progrès de l’influence stratégique d’Ankara dans la région sont couronnés par le choix de la Turquie pour diriger l’International Security Assistance Force (ISAF) déployé en Afghanistan en 2002. Plus que jamais, Ankara devient l’allié incontournable des États-Unis dans cette région du globe. Pour les dirigeants de Washington, la Turquie apparaît "au carrefour de quasiment toutes les questions importantes pour les États-Unis sur le Continent eurasiatique". La politique culturelle s’affirme par conséquent comme un élément stratégique dans la perspective de l’émergence d’une identité de défense eurasiatique. Diplomatie culturelle = gains économiques dans le monde turcophone. Depuis le milieu des années 1990, le commerce de la Turquie avec les pays eurasiens (plus de 10 % du volume total de son commerce extérieur) augmente en moyenne approximativement de 35 % par an passant de $145 millions en 1992 a $5.6 milliards en 1999 ! La Turquie est la seule puissance émergente moyenne à compter dans cette région à côté de géants comme l'Europe, la Chine, la Russie ou les Etats-Unis. En 2002, malgré l’absence d’atouts économiques notables, la Turquie est devenue le 2ème pays importateur en Azerbaidjan, le 2ème au Turménistan, le 3ème au Kazakhstan et le 5ème en Ouzbékistan. Au Caucase, la Turquie a remporté des parts considérables dans l’exploitation des gisements azéris contre les Iraniens au cours de ce que l'on a appelé le “marché du siècle”. Son appartenance au monde turcophone l'a favorisée dans le choix de l'oléoduc Caspienne-Azerbaïdjan-Géorgie-Ceyhan au détriment de la modernisation du tracé russe. (Peur de trop de dépendance vis à vis de la Russie dans la balance aussi et appui des EU). Le gouvernement du Turkménistan a fait du ‘lobbying acharné’ pour que son pétrole soit évacué vers la Turquie plutôt que vers la Russie, la Mer Noire ou l'Iran. En fait, même les analyses privilégiant le rôle des États-Unis reconnaissent l’importance centrale de la diplomatie turque et des liens culturels entre Ankara et les pays turcophones. Pied de nez à la carte de Ralph Peters “Blood borders. How a better Middle East would look” in Armed Forces Journal juin 2006 (Diplomatie n°36 page 55) ou jeu très retors des EU ? Alors que la tentation “Monde turc” des nationalistes est réactivée en grande partie par réaction à la carte éditée par des milieux proches du Pentagone en 2006, les EU comptent sur les liens privilégiés de la Turquie avec le Monde turc pour asseoir leur influence dans la région ...