LA TURQUIE FACE AU TOURISME

Alors que les pays méditerranéens d'Europe tentent de rééquilibrer leur tourisme de la côte (arrivée le plus souvent au stade de “saturation” selon Buttler et qui précède celui de la régression si rien n'est fait pour passer à un nouveau stade) vers l'intérieur, la Turquie offre-t-elle un contrepoint à l'image classique que l'on a du tourisme en milieu Méditerranéen, trop souvent limité au littoral ? Pour mémoire : une définition du tourisme : "ensemble des relations et des faits constitués par le déplacement et le séjour de personnes hors de leur lieu de résidence habituelle, pour autant que ce déplacement et ce séjour ne soient pas motivés par une activité lucrative quelconque" (Hunziquer et Krapf en 1942). Le tourisme, c'est donc l'irruption d'un corps étranger (et bientôt bronzé de surcroît) dans des paysages agraires et des sociétés rurales qui jusqu'alors avaient établi une relation plus ou moins équilibrée avec un milieu physique plein de contraintes ou dans des villes au passé chargé et animées traditionnellement par le commerce ou les administrations. L'histoire des campagnes face au tourisme balance donc entre la coexistence, la synergie et la submersion. Celle des villes face au tourisme est plutôt une affaire de place : quelle place accorder au tourisme dans des espaces déjà chargés d'activités ? Une analyse nourrie d'éléments historiques, physiques, politiques et économiques doit permettre de faire l'état des lieux actuel des espaces dans leur relation au touriste qui, pour information, est apparu dans la langue française chez Stendhal dans Les Mémoires d'un touriste avant que le Littré ne le définisse comme "le voyageur qui ne parcourt les pays que par curiosité et désoeuvrement".

La Turquie n'ayant pas connu (ou bien moins que les régions méditerranéeennes occidentales) une submersion touristique ancienne, elle s'opposerait au modèle “Côte d'Azur” et autres rivieras ?

I AU COMMENCEMENT ETAIT LA CURIOSITE (certes) MAIS SURTOUT LA CONSERVATION DES RACINES...

A, DES ESPACES ATTRACTIFS ? VRAIMENT ?

Le paysage est attractif (modelés de Cappadoce, littoraux, lacs, tourisme architectural, Histoire pluri-millénaire etc). Mais cela importe peu aux Turcs d'avant le tourisme international. Ne pas ses tromper : la promotion de ces éléments devenus essentiels s'est faite tardivement à destination de l'étranger.

À partir de la fin du XIXème siècle la Turquie attire des trousites fortunés sur une destination essentielle : Istanbul, terminus de l'Orient-Express. Peu d'excursions à partir de ce point d'arrivée et but. Le déséquilibre encore visible à l'heure actuelle est déjà en place. Le tourisme international est surtout culturel et concentré sur la ville qui symbolise le mieux la rencontre de l'occident et de l'orient dans toute son épaisseur historique. La marque dans l'espace se résume à des grands hôtels. On reste dans le phénomène élitiste initié par les Anglais (l'orient-express vient de Londres d'ailleurs), guide Baedeker en main, qui vont visiter les palais et musées ainsi que les souks.

Parallèlement, dans un premier temps (et surtout à partir des années 1920) le tourisme intérieur est surtout une affaire de liens familiaux.

B, PRECURSEUR DU TOURISTE, LE RESIDENT SECONDAIRE COMME PRODUCTEUR OU PROTECTEUR DE SOCIETES RURALES

Il parvient en effet à s'insérer parfois dans le tissu campagnard en dehors des côtes et des arrières-pays immédiats. Exemple de cette insertion traditionnellement réussie : la résidence secondaire turque. Des centaines de milliers de Turcs quittent chaque été leur ville transformée en fournaise pour rechercher la fraîcheur d'une résidence secondaire ombragée ou en montagne pour quelques semaines ou un mois. Dans ce cas, la villégiature se nourrit de la tradition migratoire des sociétés rurales entre les côtes et les hauteurs. Parallèlement, les campagnes des hauteurs se dotent d'hôtels. Les premières formes de tourisme apparaissent. Ce tourisme existe alors depuis la fin du XIXème siècle même s'il a été développé dans les années 20 avec l'apparition de la classe moyenne turque.

Les résidences secondaires sont aussi devenues les bases d'une nouvelle forme de loisirs : l'excursion avec l'essor de l'automobile. On se rapproche alors de plus en plus du tourisme, le déplacement pouvant parfois excéder la journée dans les campagnes méditerranéennes.

C, LES CAMPAGNES TOURISTIQUES AVANT L'AVENEMENT DE LA SOCIETE DES LOISIRS

La Méditerranée occidentale est le principal centre du tourisme international. Opposition forte avec la Turquie qui ne connait pas ou peu cette première vague. En Europe (France et Italie), les bourgs côtiers des rivieras se transforment en villes de services pour clientèle aisée. Les résidences secondaires partent à l'assaut des espaces agraires ou des forêts. Le tourisme est alors source de mutation des activités en même temps que d'une transformation du bâti. Dans cet environnement transformé, il semble normal de construire dans tous les styles (néo-palladien, gothique, byzantin). On juxtapose les villas mauresques et les chalets suisses : tout sauf les styles locaux... Le seul thème fédérateur est l'azur. L'engouement des élites pour la montagne suisse suscite la création d'un petit Davos dans le Troodhos chypriote.

Il en va tout autrement des formes de villégiature employées par les classes moyennes qui dominent en Turquie. Coexistence pacifique entre les activités touristiques balnéaires dominicales et les campagnes. Cette coexistence prévaut en Turquie mais sans juxtaposition puisque la coexistence se fait dans la culture profonde du touriste qui renoue avec la tradition ancestrale.

II ...PUIS VINRENT LES COHORTES HELIOTROPES

A, LA MUTATION DE L'HOMO TOURISTICUS

Les relations fines établies entre les campagnes et les premiers visiteurs sont remises en cause par le passage à la société des loisirs et par un changement d'échelle du phénomène.

La Méditerranée du sud et orientale ne bénéficie que très peu de l'élan pionnier qui conduisait des familles aisées à construire des résidences malgré la lourdeur des investissements et de l'entretien requis. La dispersion en campagne est donc moins importante du fait de l'éloignement des centres émetteurs de touristes aisés. La résidence secondaire est moins répandue ou souvent confondue avec une maison de famille (pré-exode rural). Elle reste le fait des classes moyenne et sup locales. La mode est allée progressivement vers les déplacements et l'immobilisation financière d'une résidence secondaire est rejetée au profit de locations.

Pour en arriver là, il a fallu mettre en place des transports efficaces. La route n'est pas envisageable depuis l'Europe en raison de l'éloignement et de la coupure Est-Ouest avant 1991 (sans compter la guerre en ex-Yougoslavie). Seul le transport aérien a pu susciter un tel engouement touristique. Avec la mode du charter à la fin des années 1960 et surtout à partir des années 1970, l'aéroport d'Antalya devient un élément fondamental de l'attraction touristique. Les compagnies nationales ou étrangères de charters se partagent 38% du trafic international turc (contre 50% pour Türkish Airlines et 12% pour les compagnies étrangères classiques) mais l'essentiel des flux liés au tourisme international et aux voyages des émigrés turcs.

B, L'ENTRÉE EN JEU DE CAPITAUX INTERNATIONAUX

La pression foncière change donc de nature puisqu'elle est le fait de promoteurs immobiliers qui ne sont pas moins redoutables que les particuliers adeptes du mitage. La menace qui pèse sur les campagnes change donc de nature et d'échelle. Elle peut être plus lointaine, elle est sûrement plus forte.

L'entrée en jeu d'intérêts plus vastes, de réseaux mondiaux ou continentaux de firmes publicitaires, immobilières et récréatives venues d'Europe modifie la pression. Ils mettent en jeu leurs relations pour élargir leur rayon d'action. Villages clubs. Tour Operators chargés de vendre des packages : séjour balnéaire ou séjour (itinérant) culturel (je reviens sur Antalya qui dispose outre de ses plages, de sites antiques avec Sidé et Aspendos à proximité immédiate plus le Parc naturel du Canyon de Koprülü). Le village club recherche le soleil. L'implantation touristique va donc se déplacer vers une riviera turque à soleil garanti. C'est le début de l'essor du Golfe d'Antalya.

Au besoin, on ouvre un site recherché au tourisme international en construisant un aéroport uniquement à cet effet. Bodrum, au Nord du golfe de Gökova, doit son succès au site antique d'Halikarnasse, certes, à ses plages, certes, mais surtout à la construction de l'aéroport de Milas (Bodrum), à 30 km au NE, dont la justification économique ne se conçoit que pour le tourisme international.

C,L'EMPREINTE DU TOURISTE AU MILIEU DES ESPACES : L'HABITAT.

Le type polynucléaire en chapelet des archipels Méditerranéens et des côtes les plus récemment développées qui dépend de tour operators, de financements extérieurs et dont la structure classique est tripartite : hôtel de luxe, bungalows, loisirs. Les effets induits sont plus limités. Mais aussi plus concentrés. Les villages de tentes, campings se multiplient aussi pour attirer des clientèles moins fortunées. (exemple des trois grandes aires de camping à l'Ouest de Bodrum)

La dispersion rurale de l'impact demeure cependant. Elle est le fait des émigrés turcs qui reviennent l'été au pays et se font construire des résidences secondaires. Ils perpétuent le mouvement impulsé par les classes moyennes et supérieures de la période kémaliste. En ville, seule la construction de nouveaux hôtels signale l'attraction touristique. Plus l'essor du secteur de la restauration.

III LES DEVENIR(S) DIVERGENTS DES ESPACES TURCS DANS L'ENVIRONNEMENT TOURISTIQUE

A, LES GRANDE AIRES TOURISTIQUES

Le secteur du tourisme souffre d'une très forte saisonnalité et d'un déséquilibre régional :

90% des touristes étrangers préfèrent l'Ouest du pays. Antalya attire 30% des étrangers. Istanbul 27% !

Pourtant les atouts de la Turquie sont nombreux. Outre Antalya, Bodrum, Marmaris et Kusadasi sont de grandes destinations balnéaires (mais toujours à l'Ouest, côté Égée). Les hauts plateaux de l'Anatolie (qui signifie “le pays où le soleil se lève”) ont des sites naturels encore peu touchés par la civilisation moderne (en Cappadoce, sur le Mont Nemrut etc). Le soleil brille de 150 jours (...) à 300 (!) selon la région (d'où ce fort tropisme méditerranéen contre lequel la mer Noire ne peut lutter par exemple).

Il faut encore ajouter à cela le tourisme culturel nourri de civilisations variées depuis l'antiquité grecque, les Hittites, les Phrygiens, les Galates jusqu'aux Ottomans en passant par les Seldjoukides et les Byzantins !

Si on raisonne en termes de bassins touristiques (émetteurs et récepteurs), les cohortes les plus nombreuses viennent toujours d'Allemagne (18% du total). La Russie est deuxième avec 11%, puis RU, Bulgarie, Iran, Pays-Bas, France, EU et Géorgie. Encore une fois, les pays d'Europe de l'Est et proches progressent plus vite que ceux de l'OCDE. En 2007 le nombre de touristes venus de l'OCDE n'a monté que (!) de 14% par rapport à 2006 ( ce qui pose déjà le problème de la saturation des infrastructures) contre +22% pour les autres ...

B, LES PROBLEMES RESTÉS EN SUSPENS

À la saisonnalité se superpose de plus en plus la conjoncture économique internationale et les problèmes de politique intérieure. Entre 2005 et 2006 le nombre de touristes a ainsi baissé de 6% (21.12 Millions puis 19.82) tandis que les revenus chutaient, eux, de 10% (passage de 13.9 Mds de $ à 12.55). 2006 a été marquée par le retour de la grippe aviaire qui a ralenti le tourisme international. les tensions au moyen-orient et les nouvelles actions du PKK ont encore renforcé la tendance.

Le retour à la normale en 2007 ne doit pas cacher le problème de recherche de compétitivité. Pour 2 millions de touristes de plus qu'en 2005, les revenus de 2007 sont à peine plus élevés exprimés en dollars dévalués. Il faut donc miser sur toujours plus d'entrées ou sur une montée en gamme.

C,SOLUTIONS

En Méditerranée, les nouvelles formes touristiques voient de plus en plus la victoire des campagnes sur le diktat du touriste de masse. On passe alors par des solutions diversifiées depuis les remembrements ruraux et non simplement agricoles, jusqu'aux appellations diverses pour garantir la qualité et le marché et pousser les touristes à s'intéresser aussi à l'intérieur. L'Est Méditerranéen a aussi parfois compris l'importance du respect du monde rural (la Turquie l'a appliqué dès le début de son histoire touristique).

Mais pourtant la Turquie semble privilégier des structures de plus en plus lourdes.

C'est l'objet du plan stratégique pour le tourisme sorti en 2007 : “Objectif 2023”.

Le premier volet de ce plan porte sur les années 2007-2013.

Il consiste à allonger la durée de fréquentation pour sortir du diktat estival qui prévaut actuellement. la Turquie doit devenir une destination hivernale, développer le tourisme de santé et de bien-être (médical, thermal, spa), le golf, le nautisme, le tourisme d'affaires et de congrès (ce qui entre parfaitement en ligne avec la construction de nouvelles infrastructures comme les Dubaï Towers). En revanche, peu de moyens sont mis pour un rééquilibrage régional. Il faut dire que les moyens du ministère de la Culture et du Tourisme sont limités et que dans cette matière les investisseurs sont souvent de grands groupes étrangers amateurs de resorts.

Une carte toutefois est jouée par le ministère des transports avec la création en mai 2008 d'Anadolu Jet, une filiale low cost de Türkish Airlines qui utilise Ankara comme Hub et dessert 20 destinations anatoliennes. Les taux de remplissage très élevés ont poussé la compagnie à développer sa flotte et à ouvrir dans le futur 21 nouvelles destinations (Washington, Sao Paulo, Alep, Birmingham, Lahore, Oran, Alexandrie). Il s'agit d'attirer des migrants turcs et des touristes étrangers mais aussi de concurrencer le transport par autobus.

CONCLUSION :

À l'Ouest du bassin méditerranéen, les relations entre campagnes et tourisme restent souvent conflictuelles : le conflit vient du changement touristique (passage d'une saison touristique hivernale avant la mode du bronzage à l'été et à la masse dans des espaces fragilisés l'été : cf problème de l'eau). Dans ce contexte, les régions les plus tardivement entrées dans la sphère du tourisme sont les mieux armées pour lutter contre les débordements (théoriquement). Encore faut-il que les Etats, les collectivités ou les communautés rurales se donnent les moyens d'éviter les débordements observés dans la plupart des espaces touristiques de la précédente génération.

En Turquie, la campagne reste une destination de touristes natifs du lieu ou un simple parcours avant retour en ville ou dans le resort. La campagne est le siège d'excursions plus que de séjours internationaux.

La Turquie est, elle, en train de passer au tourisme de masse. Elle expérimente toutes les erreurs faites dans l'Europe méditerranéenne avec retard : notamment la concentration sur le littoral de bulles quasi extra-territoriales ...