Donc ... ce matin-là (petit, le matin ... très petit), le mistral était enfin tombé. Il était enfin possible d'essayer d'entrer dans le club très fermé des "Galériens du Mont Ventoux" ...

Il faut être un peu fou pour se lancer à l'assaut de cette montagne alors que la nuit est encore bien là ...

D'autant plus qu'en commençant par une route forestière défoncée, on n'est pas à l'abri de mauvaises surprises ...

La première est que la montée est lente et difficile : peu de bitume, beaucoup de gravillons et de pierres. Le sommet se rapproche trop lentement.

D'autant plus lentement qu'après une mauvaise chute, j'ai le genou droit dorénavant sanguinolent et orné de multiples graviers bien incrustés. Il va falloir attendre le sommet pour me soigner ... Il ne manquait plus que ça ! Depuis le 26 janvier dernier (depuis qu'une camionnette m'a renversé à 70 km/h) j'ai le mollet gauche affaibli. Je ne peux plus tirer sur la pédale avec la jambe gauche depuis plus de six mois : ma déchirure musculaire se rappelle invariablement à moi dès que j'essaie de retrouver mon coup de pédale d'avant. Maintenant c'est avec la jambe droite que j'ai du mal à appuyer de l'autre côté ... Je continue pourtant, même si chaque coup de pédale m'arrache pendant quelques kilomètres un rictus de douleur. Que le sommet me semble loin ...

Le sommet approche : je passe sur l'autre versant en découvrant une vue inhabituelle du massif vers 1500 mètres d'altitude.

Sommet enfin atteint après une heure d'ascension de plus que ce que je prévoyais ... Cela commence mal ...

Pourtant, un peu après midi, la deuxième ascension par Bedoin s'est bien passée. Moins de deux heures sans entamer mes réserves. On aurait pu imaginer pire. La tenue de galérien s'imposant : on enlève le casque et on arbore fièrement la rame-symbole de cette journée mémorable.

En effet, quand on fait un "galérien du Ventoux", très vite, on rame ...

Bien que la montée par Sault soit la plus facile en termes de pourcentages, c'est celle qui me laisse le plus mauvais souvenir : je n'avance plus. Il fait chaud. C'est l'heure de ma sieste. Le coup de barre est là. La galère porte de mieux en mieux son nom.

Mais le sommet approche : il fait toujours aussi chaud. Et l'ombre a disparu ... Moi qui me lamentais tout à l'heure de pédaler dans la nuit ...

Deuxième passage devant le monument à Tom Simpson : certains n'ont pas eu la chance d'atteindre le sommet ...

Troisième passage au sommet : il est 17 heures. Je vais redescendre par Malaucène et remonter une dernière fois : plus que 22 kilomètres de montée et un peu moins de 1600 mètres de dénivelée positive. Une route que je connais par coeur depuis 35 ans. Quoi qu'il arrive, même à la vitesse d'un escargot asthmatique, j'arriverai à faire ma quatrième ascension de la journée.

Plus un seul cycliste sur les pentes. Seules quelques brebis égarées en approchant du sommet ...

Le soleil est de plus en plus rasant.

Plus que trois kilomètres. Je connais chaque inflexion de la route. Ne pas penser aux muscles qui sont durs comme du calcaire urgonien ! C'est le moment de porter une attention flottante à mon physique fléchissant. Le moment de ne faire plus qu'un avec le spectacle grandiose des Alpes dans le lointain ...

avec le désert minéral des derniers hectomètres, avec la lumière dorée qui pousse devant moi mon ombre de plus en plus démesurée.

Ça ne sert à rien mais ça en vaut la peine. Pendant que les versants du Mont retournent dans la nuit, je suis enfin arrivé à repousser mes limites.

Je deviens le 336ème Galérien du Mont Ventoux. Un club relativement fermé ...

Le bouquet du vainqueur ? Des pavots du Groenland, espèce endémique qu'on ne rencontre qu'en deux endroits en France : sommet du Ventoux et 500 mètres avant le Col des Champs (dans le sens Allos-Champs-Cayolle) (et qu'on se contentera de regarder).

S'ouvre maintenant devant moi une dernière descente. Il y a longtemps que j'ai oublié mon genou (le lendemain en revanche, il se rappellera à mon attention ...). 22 km de descente avec des pointes à un peu plus de 70 km/h. ce n'est pas aujourd'hui que je vais aller plus vite. La fatigue est là même si elle est combattue par un sentiment de plénitude non dissimulé : les réflexes sont donc émoussés. On se calme. Et on va se coucher !

Résultat : moins trois kilos ... Tiens ... Ça me donne une idée ...