1952 : citation du président Mao : "Il y a trop d'eau au Sud et pas assez au Nord. Pourquoi ne pas apporter l'eau du Sud vers le Nord ?"

Vingt ans plus tard, après une très grave sécheresse, Zhou Enlai (premier ministre de l'époque) lance l'étude de faisabilité. Sans argent et au vu des techniques de l'époque, le projet reste utopique. C'est donc en 2004 seulement que le projet est mis en oeuvre. C'est un projet triple car il y aura au final trois canaux Sud-Nord (cf carte). Aujourd'hui je vous propose le projet le plus avancé : la route centrale.

Une partie (Nord) était en cours d'achèvement au moment des JO de Pékin. Elle alimentait les environs en eau venue de lacs du Hebei. L'essentiel sera toutefois prélevé sur la rivière Han, dans le lac-réservoir de Dianjiangkou dont le barrage a été surélevé à cette occasion. Les travaux doivent être achevés en 2014. Soit avec quatre ans de retard sur le plan initial du fait de la prise en compte de nouvelles normes environnementales puisque le projet a fait (et fait encore) l'objet de lourdes controverses. Ce sont des centaines de milliers de "déplacés des réservoirs" qui se retrouvent délogés et indemnisés (plus ou moins). Le projet est énorme. Sinohydro (compagnie publique chinoise dans laquelle Hu Jintao, ingénieur hydraulicien de formation, a commencé sa carrière) est le maître d'oeuvre d'un chantier qui va coûter deux fois plus cher que le Barrage des Trois Gorges !

L'enjeu est colossal puisqu'il s'agit d'alimenter en eau le Nord asséché et surtout ses villes (notamment Pékin dont la population devrait atteindre 34 millions d'habitants en 2050). L'urbanisation nécessite d'énormes transferts d'eau qui s'ajoutent à la demande des campagnes. Cette demande d'irrigation sera satisfaite aussi, essentiellement à l'ouest du nouveau canal. Il est temps pour les campagnes du Hebei. Leur désertification (au sens physique du terme) gagne du terrain puisque des dunes de sable apparaissent ou redeviennent actives à 80 km à peine au Nord-Est de Pékin, à Longbaoshan, petit village de 900 habitants où se pratique même dorénavant une nouvelle forme de tourisme en quads ou à dos de chameau dans les dunes du "désert" ... ! Pékin est de plus en plus souvent touchée par des vents de "sable" (en fait il s'agit de vents de poussières issues des dépôts de loess du Shaanxi, à l'ouest du Shanxi, dans la boucle du Huang He).

Ce projet de transfert d'eau est révélateur de multiples défis auxquels doit faire face la Chine : du manque d'eau de plus en plus criant au fur et à mesure de l'enrichissement du pays (d'une partie de sa population) qui consomme davantage, à son urbanisation accélérée (les villes sont des dévoreuses d'eau) aux enjeux climatiques globaux liés au réchauffement planétaire, en passant par la recherche de nouvelles terres pour assurer l'alimentation d'une population qui ne cessera pas d'augmenter avant une vingtaine d'années alors que les terres sont grignotées par l'étalement des villes.

Pourtant, là ne s'arrête pas la démesure chinoise. Lors d'un colloque organisé à Urumqi (Xinjiang en novembre 2010) a en effet été dévoilé le nouveau projet titanesque : celui d'un aqueduc d'eau de mer qui irait irriguer les lacs de Mongolie intérieure vidés par les usines chimiques et les centrales électriques au charbon.Une fois dessalée, cette eau pourrait être revendue à ces industries qui risquent de ne plus pouvoir fonctionner par pénurie d'eau.Les nappes mongoles sont, après les lacs, menacées d'assèchement. Au-delà, la conduite irait jusqu'à l'est du Xinjiang remplir la cuvette d'une mer relictuelle occupée encore par le lac Lop Nor après avoir alimenté en eaux les industries et lacs du Gansu. Le but est de recréer des lacs et mers dans l'ouest aride pour réenclencher un processus d'évaporation et alimenter des pluies qui recréeraient ainsi des rivières et aideraient à coloniser de nouvelles terres ! La Chine disposait en octobre de plus de 2500 milliards de dollars de réserves ... Elle a les moyens. Elle dispose de la technologie. Ce qui, au temps où les savants de l'URSS voulaient détourner les fleuves sibériens vers la Caspienne pour irriguer les déserts d'Asie centrale, n'était que pur projet brejnevien mégalomaniaque, pourrait devenir réalité dans les vingt ans qui viennent !

C'est là que la Chine et la Russie se rejoignent comme au plus beau temps du bloc de l'Est. On apprenait en effet en septembre que les autorités russes remettaient à l'ordre du jour le détournement d'une partie des eaux de l'Ob pour irriguer les steppes du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan et réalimenter la mer d'Aral.

Le tracé devrait reprendre celui des premières études faites sous Brejnev et ressembler à ceci : . (les limites altitudinales sont de 0 à 200 mètres pour la couleur verte; 200 à 500 mètres pour l'orange et plus de 500 mètres pour le brun.)

Il serait temps puisque, comme vous le savez, il ne reste presque plus rien de la mer d'Aral : victime des politiques d'irrigation à outrance des champs de coton d'Asie centrale et du détournement des eaux de l'Amou Daria pour irriguer le Sud du Turkménistan par le canal du Kara-Koum de plus de 800 km de long ...