Deux cartes présentées d'une façon abusive

Ces deux cartes représentent le chômage sur le territoire des États-Unis dans la crise actuelle. Elles sont extraites des « Images Économiques du Monde 2011 » et reprennent des documents édités par le Bureau Fédéral du Travail. Alors que la deuxième carte présente la situation du chômage pour chaque État en février 2010, la première recense l'évolution du même taux dans chaque comté entre mars 2009 et février 2010 et illustre la problématique choisie par le livre : le chômage illustrerait une « crise sociale généralisée ». Pourtant, les taux variant de 4% à plus de 10% à l'échelle des États et de moins de 1,9% à plus de 10% à l'échelle des comtés, est-il abusif de présenter cette crise comme une crise sociale généralisée ? Ne peut-on pas déceler, aux échelles fines, des espaces qui échappent à la plus grave crise de l'après-guerre ? Et si tel était le cas, puisque la crise est présentée comme le résultat d'un dysfonctionnement du système libéral via l'endettement, les excès de la sphère financière, la bulle immobilière et les inégalités exacerbées, quels espaces, quels secteurs, quelles populations pourraient contredire la logique du sujet et échapper à ce qui est présenté comme une « crise sociale généralisée » ?

Une première réserve sur la pertinence des cartes nous pousse à remettre immédiatement en cause la logique du sujet. En effet, le premier document présenté (sur les comtés) est de toute évidence mal titré. Nulle part il n'est question de progression annuelle du chômage puisque la légende ne présente aucune évolution positive ou négative mais des chiffres statiques qui correspondent exactement aux taux moyens de chaque État constatés en février 2010 (si on établit la moyenne en sur-représentant les comtés métropolitains aux dépens des comtés ruraux moins peuplés).

Les deux cartes sont donc l'instantané d'un même moment dans l'évolution du chômage et c'est ainsi qu'il faut les étudier.

Le titre de la première carte révèle donc déjà une légèreté certaine quant à la présentation de l'information. C'est pourquoi il est d'autant plus justifié de douter de la question posée et de la soumettre à l'épreuve des faits.

Une crise qui ne touche pas tous les États de la même façon

Un premier constat s'impose : alors que la géographie économique oppose le Nord-Est à la Sun Belt tandis que le centre est souvent considéré comme relativement vide, la répartition du chômage obéit plutôt à une répartition méridienne. Le chômage élevé (plus de 10%) est le lot de l'Est, de la Floride aux Grands Lacs ainsi que de l'Ouest, autour de la Californie. Le reste des États-Unis est touché par un chômage soutenu à l'exception notable d'une autre bande méridienne, de l'Oklahoma aux deux Dakota, dans un espace rural occupé par les grandes cultures céréalières.

La plupart des systèmes économiques sont donc touchés : que ce soit la manufacturing belt, le secteur automobile encore largement syndicalisé dans le Michigan, les Appalaches sidérurgiques, le Vieux Sud textile et/ou rural de la Free Belt, la Floride touristique ou la côte Ouest de la haute technologie et des nouvelles activités.

À l'exception des États peu peuplés de la bande méridienne centrale, le chômage semble toucher tous les espaces américains. À la question posée par le sujet, la réponse est pratiquement affirmative : la crise sociale semble généralisée.

Cependant une étude plus fine, à l'échelle des comtés permet d'infléchir la première analyse.

L'État et l'énergie : acteur et secteur contracycliques efficaces à échelle fine ?

La situation des îles Hawaii, par exemple, est ainsi révélatrice de la profondeur de cette crise et de son aspect différentiel selon les secteurs économiques ou les populations.

Les îles extérieures sont les plus touchées. Notamment celle du Sud (Hawaii), la plus touristique, avec un chômage de plus de 10%. Seule une île échappe pratiquement à la crise en février 2010 : Oahu. Soit celle d'Honolulu et de Pearl Harbor. Dans un contexte de réduction du revenu des classes moyennes, les activités touristiques sont touchées et seule l'île qui offre des emplois administratifs fédéraux et d'État ainsi que des retombées de la plus grande base militaire et navale du centre du Pacifique reste au-dessous de 6% de chômage (4% de moins que le taux moyen aux EU).

C'est une illustration du rôle de l'État dans la lutte contre la crise. Son action permet de ralentir la montée du chômage directement par ses emplois et emplois induits. Cependant son action contracyclique principale (par le déficit budgétaire) n'est pas perceptible sur les cartes car diffus sur l'ensemble du territoire américain.

De même, le sort des technopôles montre une crise toute aussi sélective selon l'implication ou non de l'État. Si la Californie est très largement frappée par le chômage, la Silicon Valley souffre davantage que l'Orange County. Le poids des commandes du Pentagone sur le second technopôle peut expliquer ce chômage (relativement) moins élevé … Pourtant Silicon Prairie, autour d'Austin, est encore moins touchée. Ici, le ralentissement qui touche les NTIC est moins amplifié par le retournement immobilier (beaucoup plus fort en Californie). Cependant le chômage reste fort.

La méridienne Oklahoma-Dakota du Nord est moins touchée que les autres États. Il s'agit d'espaces relativement vides, touchés par un tel exode rural que les farmers doivent faire venir de la main d'oeuvre étrangère (programme H2A) pour palier les problèmes de main d'oeuvre depuis plus de vingt ans. Le maintien du chômage à des taux bas (inférieurs à 5% dans les trois États du Nord) ne signifie pas pour autant une situation sociale aisée. Cela reflète plutôt la crise structurelle que traverse le secteur agricole des fermes familiales. Le chômage est faible parce que les espaces sont vidés de longue date par les difficultés des farmers. Cependant la remontée des cours des céréales (blé par tension sur les marchés mondiaux ou maïs pour la filière des biocarburants depuis 2006) et surtout l'application d'un nouveau Farm Bill (2008) qui accorde davantage de subventions (300 milliards de dollars pour 5 ans) explique aussi, sur le court-moyen terme, la non remontée des taux de chômage. Soutien des marchés internationaux (pour le blé), du marché intérieur pour la production d'énergie et, une fois de plus intervention de l'État se combinent pour faire de cette région le contrepoint apparent de la crise américaine … Mais il ne s'agit que d'un contrepoint apparent.

D'autres espaces paraissent en partie échapper à la crise : ceux du pétrole. L'économie pétrolière est sensiblement moins touchée que les autres espaces. Le coeur du Texas a des taux parfois inférieurs à 6%. L'Alaska, dans la simplicité de sa géographie, révélateur de l'absence de crise dans le secteur pétrolier ou (plus généralment comme on l'a vu avec le maïs) de l'énergie. La région Nord, autour des gisements de Prudhoe Bay, est peu touchée par le chômage. Le Sud, autour d'Anchorage et de Fairbanks l'est davantage mais encore animé par les services de l'État qui encadrent la population et créent encore de l'activité. En revanche, l'intérieur de l'État est délaissé.

Une remise en cause du coeur de la société américaine qui explique le raccourci de la « crise sociale générale »

Il paraît donc acquis que la crise sociale, aux États-Unis, n'est pas générale. Certains espaces en souffrent moins d'après les cartes présentées. L'État y joue souvent un rôle contra-cyclique dans la mesure de ses possibilités. Mais les effets sont peu visibles étant donnée la profondeur de la crise.

Alors, puisqu'il est évident que la crise ne peut être « générale », d'où vient le titre problématisé de la première carte ?

Sans doute du fait que le chômage touche davantage les périphéries urbaines que les coeurs. Boston, New-York, Chicago le prouvent. Alors que les inner cities étaient traditionnellement les espaces de déclassement social, de ghettoïsation, 2010 marque un retournement (conjoncturel ?) puisque ce sont les espaces de banlieues qui ont les taux les plus élevés. La crise est venue des subprimes et de l'immobilier. L'idéal de la maison individuelle, propriété privée, véhiculé depuis 1782 dans « The Farmer » de St John de Crèvecoeur, s'est retourné contre la société américaine. C'est parce que le coeur de la société américaine (blanche) est dans les banlieues pour une fois largement touchées par la crise que la simplification est possible, qui consiste à considérer que la crise est générale. Mais tout indique que la situation est beaucoup plus complexe. En ce sens, le choix de ces cartes était judicieux pour montrer comment des cartes peuvent être utilisées pour porter un discours simplificateur, qui ne reflète plus une réalité complexe. Le monde est complexe. Le traduire de cette façon est assimilable à une manipulation : traduction – trahison ?