I- LES OUTILS

A- La révolution de la téléphonie mobile :

Même si c'est Motorola qui fait le premier test de téléphonie mobile (très peu mobile au vu de l'encombrement de l'appareil) en avril 1973, l'usage commercial de la 1G a commencé en 1979 au Japon sur Tokyo. En 1984 tout le pays est couvert. En 1981 les pays nordiques l'adoptent puis les EU en 1983.

La 2G est lancée en 1991 par Nokia en Finlande. Puis la 3G au Japon en 2001. La 4G est testée actuellement au Japon ainsi qu'en Suède par l'opérateur Telia Sonera.

Plus de 75 % de la population mondiale a accès à la téléphonie mobile. Début 2011 : 5.3 milliards d'abonnés dont 940 millions à la 3G.

Ce sont les pays du Sud qui connaissent les plus forts taux de croissance : ils représentaient 53% des abonnés en 2005 et 73% fin 2010. Inde + Chine = +300 millions d'abonnés en 2010. C'est cependant l'Europe qui reste le premier marché de la téléphonie mobile, bientôt dépassé en nombre par la Chine puis l'Inde mais toujours en tête dans le domaine de la 3G.

Le mobile a permis de sauter une étape dans la croissance en échappant aux surcoûts de l'équipement en téléphonie fixe. Or, d'après la London Business School, quand un pays améliore son taux d'équipement de 10% la croissance du PIB augmente de 0.5%.

C'est donc bien un accélérateur de croissance et un outil de rattrapage en termes de développement (rattrapage potentiel au moins) surtout pour les pays représentés sur cette carte.

B- Internet : le réseau symbole de la mondialisation

Tout commence avec la guerre froide. La Defense Advanced Research Project Agency met au point l'Arpanet entre 1969 et 1972. Le protocole IP est mis en service en 1974.

Le CERN développe dans les années 1990 ce qui permet le lancement du WWW en 1991. C'est Tim Berners-Lee qui met au point :

-les adresses mail

-l'HyperText Transfer Protocol http

-l'HyperText Markup Language html

Il crée le premier navigateur web et éditeur web dénommé WorldWideWeb et le premier serveur HTTP : celui du CERN.

Les années 1990 font donc passer le web du domaine militaire à celui du civil. Mais le réseau reste une arme géopolitique majeure puisque 2 milliards de personnes peuvent être touchées en temps réel. Les cyberattaques se multiplient.

Selon le général Keith B. Alexander, directeur de la NSA : “L'internet est fragile. Notre économie et notre sécurité, nos libertés civiles et nos droits sont particulièrement dépendants d'internet”. Jamais un réseau aussi récent n'avait pu jouer un rôle aussi important dans l'économie et les sociétés du monde.

Si l'Asie présente 825 millions d'internautes en 2010 devant l'Europe (475.1 millions) et l'Amérique du Nord (réduite aux EU et au Canada avec 266.2 millions), c'est bien en Amérique du Nord que le taux d'équipement est le plus élevé (77.4%) tandis que l'Europe (derrière l'Océanie) ne compte que 58.4% et l'Asie 21.5%.

Ces réseaux n'ont pas que des spécificités techniques révolutionnaires. Ils mettent en jeu de nouvelles formes de relations à l'échelle planétaire et, en cela, modifient les approches géopolitiques comme on l'a vu récemment dans le rôle qu'ils ont joué au cours des révolutions arabes.

II- GÉOPOLITIQUE DES NOUVEAUX RÉSEAUX : VERS UN FONCTIONNEMENT MULTI-ACTEURS

A- La géopolitique du numérique : de nouveaux enjeux.

Les câbles sous-marins : 99% du trafic inter-continental de données numériques

En Amérique : Quasi totalité des câbles convergent vers les EU. Seuls le Canada et le Brésil en Amérique ne dépendent pas des EU. Monroe, pas mort.

En Asie : Chine, Japon et Singapour sont les noeuds.

En Afrique et au Moyen-Orient : Inde, Égypte, Espagne et France font transiter les données par câbles sous-marins.

En Europe : Le RU est le noeud essentiel vers et depuis les EU.

La Russie est un cas particulier : à l'écart des câbles sous-marins mais pont numérique terrestre de l'Europe vers l'Asie. Elle peut donc couper les flux facilement.

En Océanie c'est l'Australie qui est le noeud.

Les noeuds sont essentiels pour couper ou non les flux, parfois au niveau mondial quand il s'agit des EU.

Le rôle des États-Unis est central. C'est pour affirmer son opposition aux États-Unis que le Venezuela a inauguré en février 2011 le premier câble sous-marin vers Cuba (seul pays à ne pas être relié encore malgré la proximité du câble Miami-Cancun, du fait de l'embargo toujours en vigueur depuis les années 1960 !). C'est Alcatel-Lucent et Shanghai Bell qui se sont chargées de la construction.

Il y a donc bien une géopolitique des câbles internet.

À cette échelle internationale de l'intervention il faut cependant ajouter l'échelle nationale qui donne la possibilité à un pouvoir en place de couper toute connexion sur son territoire.

La téléphonie mobile fonctionne plutôt par pays (ventes de licences). Les opérateurs doivent donc organiser des services de roaming (“itinérance” pour permettre l'accès depuis ou vers l'étranger). Les réseaux sont interconnectés mais peuvent plus facilement être coupés par un pays. Mais avec le passage progressif vers le Long Term Evolution, des coeurs de réseaux qui s'appuient sur internet, l'accès sera national via les balises mais le coeur de réseau sera internationalisé. L'extérieur va pouvoir influer sur les communications intérieures.

B- La mise en place d'un monde apolaire

Avec ces nouveaux réseaux, le rapport entre puissance et territoire est bouleversé. Cette andouille nuisible de Samuel Huntington voyait dans son pitoyable Choc des civilisations en 1996 l'émergence d'un monde fait de grandes sphères culturelles. Huntington a fait là une prophétie auto-réalisatrice puisque ses thèses, reprises par l'administration Bush, ont servi de base à la politique américaine qui a aggravé les oppositions mondiales et a échoué.

En 2008 Richard M. Haas propose une autre vision du monde en construction ou à venir : “Un monde dominé non par un ou deux ou plusieurs États, mais plutôt par des dizaines d'acteurs possédant et exerçant toutes sortes de puissances.

On a vu apparaître de nouveaux acronymes comme les BRIC (plus l'Indonésie pour certains analystes). La Turquie, l'Iran ont un rôle régional. Même la Corée du Nord. L'ordre hiérarchique n'est plus aussi clair. Sauf pour quelques nostalgiques d'un monde simple qui voient l'émergence d'un affrontement entre l'Occident et ou bien la Chine ou bien le monde musulman.

À côté des États, les FMN jouent un rôle grandissant. Les ONG aussi.

Mais l'émergence des grandes entreprises de l'espace numérique a tout changé. Dans un premier temps les gouvernements favorisent leurs champions nationaux ou une spécialisation locale (l'Inde dans la sous-traitance de services, la Chine et l'ASE dans les manufactures).

Pourtant, avec internet, tout est en train de changer. Les liens des diasporas se resserrent. Les réseaux militants gagnent de la puissance. Les groupes “numériques” ont acquis un pouvoir économique et un soft power inconnus jusqu'alors.

Quant au classement des firmes spécialisées dans l'internet, il s'établit ainsi :

La hiérarchie de ces entreprises est extrêmement mouvante. En 2009, Facebook n'apparaît pas encore dans le Top 5. Pourtant, en 2011, Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook en 2004, devient la personnalité américaine la plus influente sur le cyberespace avec 600 millions d'utilisateurs. Il rejoint Steve Jobs, Bill Gates, Larry Page et Sergey Brin (cofondateurs de Google en 1998).

Les nouveaux groupes “numériques” poussent leurs gouvernements nationaux à favoriser leurs intérêts commerciaux. Mais ils peuvent aussi déstabiliser des gouvernements (exemple de WikiLeaks) ou propager des discours haineux au-delà des frontières (un simple abruti de pasteur, en Floride, peut déclencher des manifestations géantes et meurtrières au Pakistan).

Le monopole des gouvernements sur la représentation des citoyens est attaqué. Une part croissante de la population a des intérêts qui vont au-delà de l'appartenance nationale.

Les gouvernements doivent de plus en plus composer avec des FMN ou des ONG. C'est une approche multi-acteurs. On la perçoit dans les sommets sur le changement climatique, la prévention des pandémies même si ce sont toujours les États qui décident dans ces cas.

La gouvernance d'internet n'échappe pas à la règle : pendant 4 ans, entre 2002 et 2005, 180 gouvernements acceptent cette approche lors du Sommet Mondial sur la Société de l'Information (SMSI).

C- Un laboratoire de la nouvelle gouvernance mondiale ?

Le monde westphalien (États-nations) avec des frontières claires atteint ses limites. l'ONU a besoin de consensus et n'avance pas. Il reflète les puissances militaires plus que les puissances économiques. Les efforts intergouvernementaux échouent sur le climat à Copenhague ou à l'OMC.

Aussi les États se regroupent en organisations régionales ou les chefs d'État multiplient les sommets : à chaque fois il s'agit d'une remise en question de l'approche universelle.

Le G20 est la dernière tentative de restaurer une légitimité quasi universelle à l'échelle des États.

En revanche, internet est en train de réorganiser la gouvernance. Ce sont les FGI (Forum sur la Gouvernance Internet) qui regroupent gouvernements, sociétés civiles, entreprises etc et se réunissent tous les ans.

Un FGI n'a pas l'obligation d'aboutir à une résolution comme l'ONU à laquelle il est lié de manière souple. Il établit des agendas, cadre les questions à traiter : déblaie le terrain.

L'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) est l'autre laboratoire d'élaboration des politiques publiques globales. C'est une association créée en 1998 en Californie (sur le campus de l'Université de Californie du Sud à Marina del Rey) par l'administration Clinton après consultations internationales. Elle est aussi multi-acteurs puisqu'elle met en jeu des entreprises, la société civile et les gouvernements.

C'est le prototype de la première agence internationale multi-acteurs. C'est une sorte d'autorité de la concurrence mondiale pour l'enregistrement des noms de domaines. Elle s'apprête à introduire de nouveaux domaines après ceux de premier niveau (comme les historiques .org .com .net et d'autres plus récents .info .biz), c'est à dire des domaines géographiques (.africa .paris), verticaux (.music .hotel .sports) et de marques (.canon .IBM).

Mais elle dépend presqu'exclusivement de l'administration des EU via les DNS (services racines : treize entités qui gèrent les serveurs et convertissent les adresses alphanumériques -soit les noms de domaines comme www.xaviermartin.fr - en adresses IP -soit le “numéro de téléphone” des ordinateurs-). Le gouvernement américain a en effet passé un contrat avec l'ICANN sur les DNS et pourrait résilier ce contrat.

C'est pourquoi, pour le moment, cette mondialisation reste encore très centrée sur les EU.

III- LA GÉOPOLITIQUE NUMÉRIQUE DANS LES FAITS

A- L'influence américaine (État et entreprises) et comment y échapper ...

Les EU sont au coeur du réseau de transport numérique (cf carte page 3). Ils se reposent en outre sur des alliés comme le Japon, la Corée du Sud, l'Europe ou l'Australie. La ZAN (Zone Atlantique Nord) regroupe 7 des 12 opérateurs de téléphonie mobile ayant le plus d'abonnés dans le monde. Si on ajoute la Russie, la ZAN concentre 90% des charges satellitaires en orbite (certes minoritaires dans les flux numériques mais essentiels pour assurer sa souveraineté en cas de rupture des câbles). 80% des meilleures écoles de formation en NTIC sont dans la ZAN. Les compagnies de taille mondiale sont aussi concentrées dans la ZAN.

Plus précisément, ce qui vaut pour la ZAN vaut pour les États-Unis qui en sont le coeur.

10 des 13 sociétés de serveurs racines (DNS) sont gérées par des opérateurs américains dont le géant VeriSign qui contrôle deux serveurs.

Ces serveurs ont été en partie déconcentrés pour mieux résister aux attaques. Mais les deux tiers des (environ) 200 serveurs restent concentrés dans la ZAN.

Contre la domination des EU (notamment dans le domaine des DNS : cf pouvoir du gouvernement américain qui décide de déléguer la gestion des serveurs), la Chine a développé son propre système de DNS alternatif placé cette fois sous le contrôle des autorités chinoises ...

La France voudrait d'ailleurs pousser l'Europe à faire la même chose pour échapper à la tutelle américaine en mettant en place une racine européenne dans le cadre de l'Object Naming Service. (cf carte sur la gouvernance mondiale d'internet, plus haut).

Du côté des réseaux sociaux, Facebook était en 2010 le deuxième site le plus visité au monde derrière Google. 600 millions d'utilisateurs début 2011. Le cap du milliard sera franchi en 2012. C'est le réseau social numéro 1 dans le monde. La Chine a développé son propre réseau pour échapper à Facebook : QQ qui revendique 600 millions d'utilisateurs. Mais seulement utilisé en Chine, c'est plus une mesure défensive qu'un concurrent réel pour Facebook qui lorgne sur les marchés porteurs du Japon, du Brésil et de la Russie où Facebook reste minoritaire face à des réseaux locaux (respectivement Mixi, Orkut et Vkontakte).

2- Les cyberattaques : le “Clickskrieg” numérique ?

Août 2008, l'attaque russe contre la Géorgie est couplée à une cyberattaque contre les sites gouvernementaux pour paralyser l'ennemi.

En 2009 le ver Stuxnet (que le New York Times considère issu des travaux des services secrets israéliens et américains) entre en circulation. Il s'attaque non à une faille de sécurité de Windows mais à quatre en même temps ! En 2010 il touche le système nucléaire iranien. Le ver aurait nécessité l'équivalent de dix “années-ingénieur” de travail et donc le soutien de structures d'État(s).

En novembre 2010, à Lisbonne, l'OTAN adopte un nouveau Concept stratégique pour la défense et la sécurité des membres de l'OTAN. Selon lui, la multiplication des attaques fait peser un risque majeur sur la sécurité mais aussi la croissance des États membres. Il considère que les attaques ne sont plus le fait de simples hackers isolés mais de pays hostiles. Coupures électriques, vols de données, blocage de systèmes électroniques sont les armes principales. Si accumulation d'effets il y a et si l'origine en est découverte, des opérations même militaires (et non plus virtuelles) sont désormais envisagées !

Qiao Liang et Wang Xiangsui, deux colonels chinois, ont prévu ce type de guerre virtuelle dans La guerre hors limites en 1999. C'est ce qu'on appelle la Clickskrieg. Les cyberattaques chinoises se multiplient :

-la première cyberguerre sino-américaine date d'avril 2001 à la suite de la collision entre l'avion espion américain EP3 et un PLAF-8 (intercepteur chinois).

-cyberespionnage chinois : nom de code Titan Rain en août 2005

-entre 2008 et 2010 attaques focalisées sur le programme F-35. Soit sur un programme de 323 milliards de $ pour 2457 avions commandés. Le Pentagone est sur le point de l'abandonner parce que les systèmes hyper-sophistiqués du F-35 seraient déjà contrés par des systèmes de détection ou de contre-mesure chinois qui ne peuvent être mis au point que si l'adversaire a une idée précise de leur nature ...

Les rapports d'intrusion malveillante se mutiplient. Le DoD (Department Of Defense) compte les attaques cybernétiques sur territoire américain en provenance de Chine : la progression est ultra rapide.

Source : United States - China Economic and Security Review Commission

Mais ne pas surestimer, pour le moment, la possibilité d'une Clickskrieg. Par crainte de l'effet boomerang par mutation du virus envoyé ou par réponses imprévisibles de systèmes non visés.

Cependant cette limite technique pourrait être rapidement dépassée.

Pour l'instant “la crainte de la guerre est encore pire que la guerre elle-même” pour paraphraser Sénèque.

3- Dernier exemple en date : le rôle (très relatif) des télévisions et réseaux sociaux dans les révolutions arabes

Ce que les Iraniens n'ont pas réussi à faire contre Ahmadinedjad et les mollahs en 2009 a été accompli par les révolutions du Maghreb en 2011 ...

Facebook et internet aussi ont-ils joué un rôle important dans les révolutions ? Dans la nuit du 27 au 28 janvier 2011, le gouvernement égyptien pratique un kill switch. Un quart de la population n'a soudain plus accès à internet après coupure des accès aux fibres optiques venues d'Europe. La révolution ne s'est toutefois pas arrêtée.

Le téléphone arabe avait commencé à fonctionner bien avant les révolutions. Il a été relayé par la téléphonie mobile. Mais facebook et Twitter n'ont pas fait les révolutions. C'est la rue qui les a faites. Al Jazeera a fait le reste.

Al Jazeera a en effet joué un rôle important dans la chute de Moubarak. Fondée le 1er novembre 1996 par le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani pour rompre la mainmise des Saoudiens sur le paysage audiovisuel arabe, la “Péninsule” a arrêté toutes ses émissions pour diffuser en direct les manifestations en Égypte avec fenêtre permanente sur la Place Tahrir. Événements qualifiés dès le départ de “révolution”. Un de ses journalistes vedettes Ahmed Mansour, participait même aux manifestations.