Le nombre de suicides a doublé en Grèce en 2009 par rapport à 2008 selon le Wall Street Journal de jeudi dernier (22 septembre). Mais selon le ministère grec de la Santé, il aurait encore augmenté de 40% depuis le début de l'année 2011. La crise tue des personnes désespérées qui se retrouvent acculées dans une situation sans issue. Les plans d'austérité appelés par les sauveurs de l'euro ne se contentent plus de faire des ravages sociaux mais bien maintenant des ravages humains profonds.

Je vous invite donc à réfléchir sur les liens qui pourraient exister entre un roman comme « Crime et châtiment » de Dostoïevski, la pensée de Nietszche, celle de Robert Reich, les enseignements de la période nazie et la situation actuelle en Europe.

Dans le roman de Dostoïevski est cité un article que Raskolnikov a écrit sur le « droit au crime ». Il y oppose les hommes ordinaires aux hommes extraordinaires. Les premiers obéissent à la loi. Les seconds ne sauraient être jugés comme les autres …

Il y a clairement pour lui le troupeau appelé à respecter scrupuleusement la loi et les autres, qui peuvent s'en affranchir.

« Dostoïevski est le seul psychologue dont j'ai quelque chose à apprendre » avoue Nietszche, qui ajoute que les instincts de l' « homme fort » sont combattus par la domestication. Il faut être Stavroguine, dans « Les possédés » ou « Les démons », pour offrir une véritable image de l'übermensch nietzschéen. Il dispose de la force personnelle qui fait défaut à Raskolnikov. Raskolnikov se rêve en homme extraordinaire mais le doute le mine.

La légitimité de certaines actions qu'il revendique pour des hommes extraordinaires ne peut se justifier que dans l'absence de doute voire de conscience. On agit alors comme une brute.

Ce que nous a appris la période nazie, c'est que des hommes « ordinaires » pouvaient mettre leur conscience en pause pour devenir les rouages de crimes de masse au profit d'hommes qui se considèrent comme des surhommes ou des « hommes extraordinaires » en détournant la philosophie de Nietzsche.

Ce qui faisait échouer Raskolnikov était sa conscience et son doute. Ce que la machine administrative nazie a réussi à supprimer, ce sont ces deux ferments d'inhibition.

Replaçons ces éléments de réflexion dans la situation actuelle.

Avec Robert Reich nous avons appris que la mondialisation avait créé une nouvelle typologie humaine. À l'opposition entre « hommes ordinaires » et « hommes extraordinaires » s'est substituée la rupture nette entre les « manipulateurs de symboles », enfants chéris de la mondialisation, et les « routiniers » qui la subissent. Les premiers ne seraient pas tous considérés comme des « hommes extraordinaires » au sens de Dostoïevski, bien sûr. Cependant certains d'entre eux se considèrent visiblement au-dessus des lois comme tendraient à le prouver les « affaires » qui se multiplient ces derniers temps (jusqu'à la possible mise en examen d'un procureur!). Les autres tirent profit d'un système qu'ils servent et dont ils appliquent les règles avec zèle et grand bénéfice. Ils sont les fonctionnaires zélés de l'idéologie paradigmatique de la société mondialisée. Tel fonctionnaire de banque centrale va appliquer sans regimber les méthodes qui vont aboutir à endetter davantage un pays comme la Grèce en niant jusqu'à l'absurde l'éventualité de plus en plus manifeste d'une restructuration inévitable sous couvert de la défense de l'euro.

Avec l'approfondissement de la crise grecque et ses nouveaux développements morbides, on voit que cette pratique économique rigoureuse (et que sous-tend une logique imparable pour éviter notamment la dégradation d'un triple A par une agence de notation) est devenue un instrument de mort que s'infligent des « routiniers ».

Le nouvel homme extraordinaire, soutenu par une armée de manipulateurs de symboles subalternes, est devenu une sorte de Stavroguine qui ne saurait même pas qu'il est un « démon ».

Le crime se fait sans conscience. Raskolnikov échouait parce qu'il devait avouer à Sonia son deuxième crime pour revenir dans la communauté des humains. Le nouvel homme extraordinaire n'est pas assimilable à l'étudiant de « Crime et châtiment ». Il est dans la communauté des hommes. Il n'a même pas la conscience de ce qu'il fait au contraire du vrai « homme extraordinaire » (Stavroguine). Le crime est commis par la mise en oeuvre d'une logique qui se suffit à elle-même et dédouane les consciences.

Nous sommes entrés dans un monde où la victoire d'une idéologie gomme les problèmes de conscience qui permettaient d'inhiber les pulsions des hommes qui se rêvaient en surhommes ou en êtres extraordinaires.

La porte est grande ouverte pour un ensauvagement du monde.

Sale temps pour les « routiniers » les plus faibles psychologiquement ...