KIKI LA PETITE SORCIÈRE ou LE JAPON DANS UNE MONDIALISATION UCHRONIQUE

C'est un film de Hayao Miyazaki sorti le 29 juillet 1989

I- KIKI EST UNE ALLÉGORIE DU JAPON

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L'entreprise de transport Yamato finance le film qui utilise dans son titre original le mot takkyūbin (messagerie rapide à domicile) déposé par ladite entreprise. Si on ajoute à cela que le logo de Yamato est un chat noir qui porte dans sa gueule un chaton, noir lui aussi, il semble transparent pour le spectateur japonais, que Kiki, toujours accompagnée de son chat noir Jiji, devienne un symbole, une personnification d'une entreprise japonaise voire du Japon lui-même.

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Décidément, les messageries express sont des sources de financement qui savent assurer leur publicité à travers des films. Cependant, avec Kiki, on reste dans le symbole et la subtilité, là où Fedex, quelques années plus tard, fera de « Seul au monde » avec Tom Hanks un long placement de produit lourdingue de la première à la dernière minute … Si pour un Japonais, l'identification de Kiki à son pays est naturelle et immédiate, elle est moins évidente pour le spectateur occidental. Cependant des indices concordants le mettent sur la voie. Le panneau à l'entrée de la maison de ses parents dans le village de Karikia est rédigé en idéogrammes japonais.

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Kokiri et Okino, ses parents, ont des prénoms à consonances japonaises. Lors de la transmission de balais de sorcière à sorcière, de mère à fille, Kiki, bien que sur le départ et à quelques minutes de son émancipation, se soumet à la tradition et à la volonté parentale de sa mère.

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Nous verrons d'autres indices concordants par la suite. Cependant, dès les premières minutes, on sait déjà que « Kiki la petite sorcière » va raconter une histoire qui dépasse largement le conte pour enfants : celle de l'ouverture du Japon sur le monde occidental et de son nouveau rôle dans une économie et une culture jusqu'alors dominantes …

II- VISBY, PREMIÈRE APPROCHE DE L'OCCIDENT

Nous sommes en Suède comme semble l'indiquer le mot sur cette façade.

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C'est la vieille cité de Visby, dans le Gotland suédois, qui sert de premier modèle à la ville de Koriko où va s'installer Kiki. Les dessinateurs des studios Ghibli y prennent leurs quartiers pour travailler sur les décors. Dès les travaux préparatoires, le film est placé sous le thème du commerce puisque Visby, dès le XIIème siècle est une plaque tournante des échanges hanséatiques.

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Le passé est omniprésent, dans les vieilles ruelles où Kiki va élire domicile.

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Miyazaki fait œuvre de géographe en cartographiant une ville médiévale dont l'enceinte a été remplacée en grande partie par des boulevards circulaires. Au-delà, on distingue aisément les faubourgs. En revanche, l'extension des quartiers récents, du XXème siècle est très limitée, donnant ainsi l'idée d'une cité endormie à l'époque du film, vivant sur son passé glorieux.

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Le passé hanséatique se manifeste toujours par la forte emprise portuaire qui enserre la ville jusque dans ses extensions récentes.

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Même les quartiers les plus récents sont d'ailleurs surannés. Les rares grands ensembles que survole la petite sorcière ont une architecture qui rappelle les bâtiments des années 1930s ou des années 1950s. Loin des barres parallélépipédiques qui ont après la deuxième guerre mondiale le plus souvent submergé les espaces de banlieues. La ville garde une dimension humaine, elle ne fait pas partie des grandes métropoles et semble ancrée dans une économie et une société de province vaguement dépassée.

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Seule concession à la modernité : une autoroute ou voie express qui dessert les immeubles de la banlieue et les relie au centre. Tandis que la campagne résiste et s'étale à leurs pieds. On notera enfin le clin d'oeil fait une fois de plus à Yamato Holdings, dont le siège social offre une façade à l'arrondi similaire aux immeubles de la banlieue de Koriko ...

III- DEUX PÔLES DE LA TRIADE QUI N'EN FONT PLUS QU'UN

Cependant Visby est rapidement dépassée dans l'esthétique de Miyazaki. La ville où arrive Kiki devient un symbole de l'occident tout entier …

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Que dire de l'image de Koriko au matin quand le brouillard s'étend sur la baie, surmontée par un relief escarpé au sommet duquel un clocher rappelle étrangement la Coït Tower de San Francisco ?

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L'effet est encore plus saisissant dans la nuit électrique. Car la ville occidentale n'est pas seulement européenne. Elle emprunte aussi beaucoup à la ville américaine dans ce qu'elle a de moins schématique. Les rues de San Francisco apparaissent soudain avec leurs célèbres cable cars sur une rue dont la pente est interrompue par chaque rue transversale et qui semble mener tout droit vers Fisherman's Wharf …

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Par ailleurs, les enseignes montrent une ville où les marques européennes et américaines se côtoient dans une forme de mondialisation débutante, réduite au partenariat transatlantique proposé dans les années 1960s par l'administration Kennedy.

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On reconnaît sans peine, au détour d'un plan, la marque Boss, l'entreprise allemande de prêt-à-porter qui déteste que l'on rappelle son passé, lorsqu'elle accumulait un vrai trésor de guerre en fournissant les uniformes de la SS. La voilà devenue une « shop around the corner » dans ce monde très éloigné de toute velléité belliqueuse.

La France n'est d'ailleurs pas oubliée dans ce jeu de la mondialisation débutante. Mais c'est une France qui n'exporte que des produits de mode comme l'attestent les enseignes (en français dans le texte) d'un magasin de vêtements devant lequel passe la petite Kiki lorsqu'elle découvre la société de consommation occidentale dans une civilisation déjà arrivée au dernier stade du développement imaginé par Rostow en 1960.

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L'image de marque des entreprises françaises est toute entière résumée dans cette image. Une France réduite à une simple exportatrice d'articles de Paris … Figée dans le passé et un statut immuable, décalée par rapport à la modernité.

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D'ailleurs le magasin d'antiquités qui fait face à la boulangerie qui accueille Kiki ne propose-t-elle pas « Du vieux » en français dans le texte ? Quoique … Par moments l'enseigne change de langue pour se rapprocher de l'allemand ou de l'anglais ...

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La nouveauté véhiculée par le film vient de ce que ce côté dépassé souvent associé à la France est étendu à l'ensemble du monde occidental. En 1989, le monde est perçu comme un espace dominé par les trois pôles de la triade d'Ohmae Kenichi (1985). Mais États-Unis et Europe (les deux pôles occidentaux) sont clairement assimilés à des espaces en panne : le Japon, qui n'est pas encore entré en crise, les a rattrapés. Kiki raconte la panne de l'occident et comment le Japon concourt à redynamiser un système à bout de souffle.

IV- UN OCCIDENT TECHNIQUEMENT À BOUT DE SOUFFLE ET EN CRISE SOCIÉTALE ?

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La technologie occidentale plonge dans les années d'avant-guerre : les voitures et les tramways sont tout droit issus des années 1930s. L'avion croisé par Kiki dans le générique du début reste un biplan à hélices. On est loin du Comet De Havilland de 1949 ou du Boeing 707 de 1957 pourtant largement dépassés, eux aussi en 1989 …

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Quand ce n'est pas un biplan quadrimoteur en étoiles à hélices, c'est un dirigeable tout droit issu du début du siècle dernier qui devient l'attraction locale.

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L'occident reste englué dans une version ancienne de la seconde industrialisation qu'il n'a pas su dépasser et renouveler. Dans ce marasme technologique, seul le mode de vie semble plus évolué. Mais là encore on ne dépasse guère les années 1950. Les femmes sont vêtues à la mode post new look de Christian Dior. Les jeunes ressemblent à des teenagers américains sortis d'American Graffiti

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Dans ce système, la consommation s'accroît tandis que le système productif semble à l'arrêt par manque d'innovations. C'est en outre une consommation qui, chez les jeunes, s'accompagne d'un éloignement des valeurs et des traditions comme le prouve l'accueil plus que mitigé que reçoit la tourte au hareng, cadeau d'une grand-mère à sa petite fille livré par Kiki.

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Pour l'héroïne, c'est un monde incompréhensible, qu'elle rejette au début parce qu'il contrevient trop aux principes qu'on lui a inculqués. L'Occidental est l'Autre parfait pour un Japonais.

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À la frugalité japonaise soulignée par la tenue de Kiki s'oppose la mode et la consommation qu'elle génère chez les jeunes filles de son âge à Koriko. Deux mondes se croisent sans se mélanger. Du moins au début. Car le film est porteur d'une thèse : le Japon peut venir au secours du monde occidental en transformant son modèle. Dans ces conditions, en effet, que peut apporter Kiki (le Japon) à cette société qui reproduit éternellement le même schéma productif tout en oubliant ses valeurs, ce qui risque de la conduire dans le mur ?

V- LE JAPON PORTEUR D'UN AUFHEBUNG POUR L'OCCIDENT

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Le Japon véhicule encore à cette époque une image laborieuse. Trois ans plus tard, Edith Cresson, alors premier ministre de François Mitterrand, n'hésite-t-elle pas à assimiler les Japonais à des fourmis ? Témoin d'un passé pas si lointain où les ouvriers des usines Toyota de la région de Nagoya supportaient en moyenne des horaires de travail supérieurs de 47 % à leur temps contractuel entre 1959 et 1964 !

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Le Japon est porteur d'un nouveau mode de production fondé sur une forte mobilisation de la force de travail qui compense une productivité plus faible que dans les pays occidentaux. Les scènes où Kiki nettoie la chambre mise à sa disposition par la boulangère qui a recours à ses services ou la cabane d'une artiste peintre peuvent être rapportées au passé de la Haute Croissance où les industries japonaises étaient très polluantes et où les travaux étaient encore durs, dangereux et salissants (Kitsen, Kiken, Kitanai). La génération montante des Shinjirui refuse déjà ce type de corvées à la fin des années 1980.

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En ce sens, le film présente une image décalée par rapport au Japon de 1989 où ce type de travaux est réservé de plus en plus aux Burakumins (sortes d'intouchables à la japonaise) ou aux immigrés. Mais Kiki n'est-elle pas elle-même une immigrée dans cette ville occidentale ?

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Cependant, l'accent qui est mis sur le rangement et le ménage pourrait être assimilé à une nouvelle phase du développement du Japon qui met déjà en avant des préoccupations de durabilité, de respect de l'environnement ...

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Quoi qu'il en soit, le Japon n'est plus un atelier industriel chargé de produire au risque de la détérioration accélérée de son environnement. Il exporte déjà des biens de consommation et autres produits de plus en plus sophistiqués.

Du « rice cooker » qu'on voit apparaître au détour d'un décor dans le supermarché de Koriko, symbole du passage du Japon à une société de consommation dans le premier cycle de forte croissance de 1955-1957 (Jimmu Keiki, d'après le nom de l'empereur fondateur du Japon), on passe

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au poste de télévision noir et blanc du second cycle de croissance (ou Iwato Boom, du nom de la déesse du soleil) en 1958-1959. Le visage du présentateur du journal télévisé ne déparerait pas sur la NHK !

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Le Japon s'insinue aussi en occident par un autre produit de consommation de masse dans le troisième cycle de croissance des années 1960s (ou Izanagi Boom, du nom du frère de la déesse du soleil) : le transistor (qui accompagne Kiki dès les premiers plans). Encore un symbole du Japon. Ikeda Hayato, premier ministre japonais n'était-il pas considéré par le général de Gaulle comme un simple « représentant en transistors » ?

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Car le Japon est devenu un pays spécialisé dans l'électronique grand public comme le prouvent (si cela était encore nécessaire) les prix et caractéristiques des appareils audio-visuels, écrits en idéogrammes nippons.

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Le Japon n'invente rien, en apparence. Si Kiki peut à nouveau s'envoler après avoir perdu ses pouvoirs, c'est en utilisant un simple balai brosse. Comprenez : si le Japon redécolle après avoir perdu la guerre, c'est en reprenant les produits et modes de production occidentaux, puis en les dépassant grâce à une construction dialectique issue de la confrontation pacifique entre l'esprit occidental et celui du Japon dans une sorte d'Aufhebung, de dépassement. Mais là ne s'arrête pas l'imprégnation de l'occident par le Japon. Le Japon n'est pas un simple « atelier du monde occidental » comme le devient la Chine une décennie plus tard. Il investit aussi dans le domaine des services via les technologies de la communication et du divertissement. C'est le « cool Japan » dont la production de mangas conquiert le monde depuis la fin des années 1970s. Subrepticement, un autobus à impériale tout droit venu de Londres fait de la publicité pour les studios Ghibli. Une publicité qui se lit comme un manga : de droite à gauche même si le mot est écrit de gauche à droite, puisqu'on le découvre d'abord par la fin avant de le lire dans son ensemble. Ghibli, pour ceux qui n'auraient pas suivi, étant le studio de production de Miyazaki.

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De plus en plus, le Japon devient indispensable au bon fonctionnement de l'occident.

VI- LE JAPON PORTEUR D'UNE NOUVELLE INGÉNIERIE ET D'UNE COOPÉRATION AVEC L'OCCIDENT : OU COMMENT LE TROISIÈME PÔLE DE LA TRIADE SE VOIT COMME L'AIGUILLON DES DEUX AUTRES

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Car sans le Japon, l'occident ne fonctionne plus. Le four moderne est en panne. Kiki (le Japon) doit apporter ses solutions.

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Le monde occidental est présenté comme un monde immobile, en peine de renouvellement. Pourtant il existe encore des inventeurs à l'ouest (Tombo et son look de chercheur à lunettes). Le vélo à hélice aura une importance cruciale dans le re-décollage (!) de la technologie comme une alternative à un modèle dépassé, symbolisé par la Ford T qui encombre le garage de la famille Kopori. C'est dans ce garage que se prépare la nouvelle révolution technologique. On pense à celui où est né Apple dans les années 1970s ...

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Mais à la différence de la marque à la pomme qui s'est construite sur une technologie d'abord uniquement américaine, la révolution du vélo à hélice va avoir besoin de l'aide du Japon dès ses premiers balbutiements. Tombo l'admet quand il pédale à tombeau (?) ouvert : sans Kiki, pas de virage ni de décollage possibles. Les États-Unis ont besoin de l'expertise du Japon, de ses solutions originales.

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Le modèle fordiste doit être transformé car il est dépassé. Il faut le réparer pour passer à un nouveau cycle via des grappes d'innovations.

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VII- L'INGÉNIERIE DES SYSTÈMES DE PRODUCTION ET DE DISTRIBUTION À LA JAPONAISE : LA RÉPONSE COMPLÉMENTAIRE

Car c'est là ce que raconte le film : l'insertion originale du japon dans l'internationalisation et plus largement dans la mondialisation grâce à ses méthodes de production plus efficaces doublées d'un renouvellement de la distribution. Yamato est célèbre au Japon pour avoir innové dans la distribution de paquets. C'est un système de messagerie extrêmement efficace qui s'est spécialisé dans le « hors-normes », non assuré par la Poste japonaise. Système extrêmement efficace et rapide, illustration parfaite des nouvelles méthodes venues du Japon et qui ouvrent l'ère de la mondialisation à travers la maîtrise des flux. Avec son petit carnet, Kiki utilise son propre Kanban, une nouvelle organisation capable de gérer les flux en temps réel.

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Les entreprises japonaises maîtrisent en effet ce qui devient la norme pour le reste du monde : le Juste à temps. Système de production à flux tendus, grâce à des transports et une distribution extrêmement performants.

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« Vous êtes juste à l'heure ». Nous sommes en face de l'un des cinq zéros (zéro délai) « C'est juste comme il faut ». Zéro défaut ou zéro panne … Pas de papier dans l'entreprise de Kiki. En dehors de son petit carnet, rien n'est écrit : une signature suffit pour le client (zéro papier). Il ne manque plus que zéro stock (Kiki livre en temps réel) et le film vante l'organisation à la japonaise dans un système souvent assimilé au toyotisme.

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VIII- LE JAPON PORTEUR D'UN MESSAGE DE RETOUR AUX TRADITIONS, À UNE NOUVELLE FRUGALITÉ : VERS LE DÉVELOPPEMENT DURABLE ?

Pourtant tout n'est pas réductible à un simple éloge du toyotisme. Seize ans avant l'exposition universelle d'Aïchi, largement financée par Toyota, le Japon de 1989 s'attaque à une nouvelle phase du développement, non prévue par Rostow : le développement durable.

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Kiki est très nettement décalée voire mal à l'aise dans une société de consommation qui ne maîtrise plus ses déchets.

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Cette poubelle pleine d'emballages et de détritus sous la caisse enregistreuse du petit supermarché est délibérément mise en scène.

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De même, sur le trottoir, les mégots de cigarettes et le système d'ouverture d'une canette de soda sont les déchets de la société de consommation à travers deux produits phares du modèle américain : le tabac et le Coca (entre autres). Le balai brosse de la petite sorcière est symboliquement là pour nettoyer le monde et passer à un autre modèle, plus responsable et « soutenable ». Nous sommes en 1989, soit deux ans après la publication du Rapport Bruntland qui a popularisé la notion de développement durable. Nous sommes loin de la période de la Haute Croissance, illustrée par les grands établissements industriels polluants que survole Kiki au début du film.

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Ce qui a accéléré le rattrapage du Japon et lui a permis de devenir la deuxième puissance mondiale quand la croissance industrielle dépassait 10 % par an dans les années 1960s est dorénavant dépassé dans le monde idéal voulu par la petite sorcière ou le Japon de 1989.

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Kiki s'en détourne symboliquement et passe des fournaises des industries sidérurgiques à des technologies plus écologiques. Le Japon passe à une nouvelle phase de développement. Une phase qui passe par l'avion à pédales de Kopori Tombo. On pense immédiatement au Gossamer Condor de Paul McCready, le premier avion à énergie musculaire qui ait réussi à décoller et voler en 1977 en Californie

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Clin d'oeil renforcé par le survol d'une ville dont le site et la topographie ressemblent tant à ceux de San Francisco sur l'un des plans du film ...

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L'écotopie de la côte Ouest des EU, popularisée par le roman d'Ernest Callenbach en 1975 rencontre l'esprit japonais et ses méthodes efficaces pour passer de l'utopie contre-culturelle post-beatniks à sa mise en œuvre voire à sa généralisation dans une nouvelle révolution industrielle et sociétale.

IX- LE RÈGNE DE L'UCHRONIE : VERS UNE MONDIALISATION PACIFIÉE ET UNE FIN DE L'HISTOIRE À LA FUKUYAMA ?

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Le Japon post Mouvement Habitants des années 60 70 trouve dans la beat generation personnifiée par l'artiste peintre une résonance immédiate. Parce que les modes de vie des deux mouvements de part et d'autre du Pacifique, pratiquement contemporains, mettent en avant un même retour à la nature ou à des modes de vie moins artificiels, consuméristes et destructeurs de la nature. On pense à Henry David Thoreau et « Walden ou la vie dans les bois », mais un Walden moins extrémiste dans ses choix et qui reviendrait aussi à la société en la modifiant par son exemple. L'artiste peintre ne consomme-t-elle pas l'un des produits emblématiques de la société de consommation exportée par les États-Unis après 1945 : le chewing gum ? Offert puis consommé par Kiki ?

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Les deux personnages trouvent d'ailleurs un terrain de communication immédiate dans la peinture. On se rapproche donc, via une artiste encore en marge mais dont le mode de vie peut être adopté plus tard par l'ensemble de la société dont elle constituerait l'avant-garde, d'une convergence des civilisations entre Japon et Occident.

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Mais convergence ne signifie pas fusion en une seule civilisation. Car c'est de la confrontation des différences que surgit l'efficacité. C'est pour avoir oublié un temps ses racines culturelles que Kiki perd ses pouvoirs. C'est en revenant aux fondamentaux de son éducation qu'elle les retrouve et peut à nouveau voler.

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« Kiki la petite sorcière » nous fournit un manuel de la « mondialisation heureuse », à une période de l'Histoire où les tensions géopolitiques entre Est et Ouest ont disparu ou sont sur le point de disparaître. Une période où la triade domine le monde et où la montée en puissance des grands émergents (imaginé en 1981, le terme « émergent » n'apparaît que quelques années plus tard dans le langage courant quand l'administration Clinton s'intéresse soudain aux BEMs ou Big Emerging Markets et popularise le concept) n'a pas encore entraîné un déclassement progressif des « routiniers » de Reich.

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Cette mondialisation est nettement assimilée à la fin de l'Histoire. Dans une version que n'aurait pas désavouée Francis Fukuyama (aurait-il vu le film?). Une fin de l'Histoire résumée par un accident évité de justesse au milieu du film. Le vélo à hélice se déporte alors sur la gauche de la route et s'apprête à percuter une voiture hors d'âge quand (on l'a vu) l'accident est évité, sans doute grâce aux pouvoirs de Kiki. En y regardant de plus près, la scène a un sens bien plus profond. La plaque d'immatriculation n'a pas été choisie au hasard.

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Kiki et son ami Kopori Tombo (remarquez le prénom Tombo qui suit le nom de famille selon le mode traditionnel au Japon) sautent littéralement par-dessus l'année 1941 : celle de l'entrée en guerre du Japon contre les États-Unis à Pearl Harbor.

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Dans le monde de Kiki, la guerre du Pacifique n'a jamais existé. Les processus de fertilisation croisée du Japon et de l'occident s'inscrivent dans le temps long depuis le début du XXème siècle. Nous sommes en pleine uchronie. Dans une Histoire qui mélange les époques, comme arrivée à sa propre fin. La société mondialisée est en apparence toujours occidentale, à coloration américaine prononcée (le triomphe de Kiki donne lieu à l'envoi d'une pluie de feuilles de papier depuis les fenêtres de la ville comme dans les parades new-yorkaises par exemple).

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Le Japon quant à lui y tient une place plus discrète mais ô combien centrale, en rendant ce monde possible et en le perfectionnant en permanence. Nous sommes en 1989. Ce temps est pourtant déjà révolu … Le Japon entre en crise l'année même de la sortie du film. Et près de 25 ans plus tard, l'utopie uchronique rêvée s'est éloignée à grands pas. La fin de l'Histoire n'a pas eu lieu. Dernier signe des temps troubles qui ont infligé un démenti cinglant à Fukuyama, AeroVironment, la société de Paul McCready (Kopori Tombo dans le dessin animé), ne produit plus uniquement des avions non polluants (électriques, solaires ou musculaires) mais aussi des drones vendus à la NASA, au Pentagone ainsi qu'à la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency). Elle est devenue une entreprise du complexe militaro-industriel … Via sa filiale Skytower, elle assure encore le lien entre États-Unis et Japon qui était au cœur du film de Miyazaki, mais c'est en fournissant des drones au Ministère japonais des Affaires Intérieures et des Communications ...

Le temps des petites sorcières est révolu.

Addendum : C'est au cours de l'été 1989, soit exactement au moment de la sortie de « Kiki, la petite sorcière » que Francis Fukuyama publie un premier article « The end of History ? » avant de connaître un succès planétaire avec son livre « La fin de l'Histoire et le dernier homme » en 1992 où il supprime le point d'interrogation et prédit la fin de l'Histoire (comme Hegel l'avait déjà pensée) avec la victoire de la démocratie libérale qui ferait consensus après la fin des combats idéologiques symbolisée par la sortie de la guerre froide. Rarement article et best seller auront été à ce point démentis par les faits ! Vingt ans plus tard il livre une nouvelle analyse des troubles récents (en Turquie et au Brésil) et voit dans les espoirs déçus des classes moyennes le moteur de révolutions à venir que ce soit dans ces deux pays, en Chine, en Russie ou dans les pays occidentaux. Il s'oppose ainsi à l'analyse qu'il livrait en 1992 et affine son raisonnement en revenant à plus de réalisme.